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coup d’œil, lorsqu’il eut dévale jusqu’au salon. Il reconnut avec le plus exquis de ses sourires M. Espérandieu pour l’avoir rencontré dans des circonstances analogues et pour son compte particulier. Avec ce tact parfait d’homme du monde qui sait se trouver à l’aise en quelque situation où le hasard le place, il prononça quelques paroles audibles, et, en peu d’instants, parut aux yeux de tous remplacer avec avantage M. de Meillan, connaître mieux que lui les aîtres de sa maison, enfin diriger dans leur tâche délicate les deux messieurs nouveaux-venus, pourtant si experts dans la pratique de leur fonction.

Il les poussa tout doucement en dehors du salon, afin d’éviter qu’ils y remarquassent certains meubles dont ils auraient pu admirer de trop près la riche matière et le style authentique, et, une fois dans la salle à manger, il leur en indiqua le contenu d’un geste qui semblait dire :

— Messieurs, j’ose espérer que vous ne réclamerez pas davantage.

Ils ne réclamèrent pas davantage, en effet, et se déclarèrent satisfaits lorsqu’ils eurent inscrit en double sur leurs papiers, et au moyen de l’écritoire extrait de la poche de cuir de leur gilet : un buffet, une table, une servante, six chaises en cuir de Cordoue, une suspension de cuivre massif, une vaisselle limousine et deux croûtes authentiques d’un peintre inconnu, valant surtout par l’or superbement patiné de leurs cadres. M. Léotard eut le mauvais goût de soulever d’un doigt épais le placage fragile de la base du buffet, et d’indiquer, dans le cuir imprimé des chaises, des accidents et des feutres qui devaient, selon lui, taire écarter l’hypothèse qu’elles eussent été fabriquées dans la somptueuse cité des Califes. Mais M. Espérandieu blâma, d’un sourire dégoûté, les façons de son acolyte et l’invita d’une manière générale à cette