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pective, tout m’est indifférent : le passé que je laisse derrière moi, le verrou automatique, le simili-marbre, lamine d’alcool, et l’horrible sabre bavarois qu’enfin je ne vois plus en face de moi, lorsque je lève le nez de dessus mon papier. Je regarde la mer bleue de Tunis, au bout des avenues blanches, et tout m’est égal, tout, jusqu’aux jugements que ne manqueront point de porter sur moi mes meilleurs amis : je les entends comme si j’y étais. Imbéciles, qui me croient brûlé, parce que je change de place ! Quand je reviendrai là-bas, ce sera riche, mon cher Jacques, mais riche comme ne l’est aucun de leurs petits armateurs ni de leurs petits millionnaires, vraiment riche, enfin, et sachant très bien ce que je veux faire de ma fortune.

« Si ce pauvre Cabillaud allait plus mal, je te prie de le garder à la maison, et de le soigner comme si c’était moi-même qui fusse devenu infirme. Le malheureux ! Sa jambe ! c’est terrible à penser !… Évite-lui donc toute peine, toute fatigue, et vivez en bonne intelligence. La maison est grande, mes gaillards, vous n’êtes pas à plaindre.

« Ne te fâche pas non plus avec Eugénie. Cette fille est un peu hystérique, il faut la ménager. Veille soigneusement aux comptes de la cuisine. Je ne la crois pas voleuse mais avec l’existence en partie double qu’elle avait le tort de mener, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle fît profiter un amant plus jeune qu’elle des petits bénéfices de l’anse du panier. On a vu des déchéances bien plus graves. Si tu t’apercevais de quelque manquement trop fort aux convenances et de nature à attirer sur nous l’attention désobligeante du propriétaire, n’hésite pas à m’en avertir. J’écrirais à cette malheureuse fourvoyée une lettre qui, j’espère, l’aiderait à rentrer en elle-même et dans le droit chemin.