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Ces nuances étaient assez indifférentes à Madame Mazarakis, mais elle fut flattée que Jacques la vénérât ainsi.

— Je vivais seul et sans aventures, reprit le jeune homme, je n’avais donc pas besoin d’un refuge pour l’amour. Tu es la première femme que j’aie aimée : j’ai peur que tu ne comprennes jamais à quel point.

— Oh ! si, protesta-t-elle, je comprends bien. … Mais elle n’avait pas compris du tout.

— Je vais chercher. Sitôt que j’aurai trouvé, je te le dirai… Au fait, comment t’avertir ?

— Écris chez moi, simplement. Il n’y a aucun danger.

— Te reverrai-je, auparavant ?

— Non. Ce serait imprudent. J’aime mieux aussi te faire attendre. Tu te hâteras d’avantage. Adieu !

— Oh ! non, pas encore ! Reste encore quelques instants, mon amour, ma merveille. Écoute !… Je ne te vois presque pas, mais je te devine dans l’ombre, et j’ai tellement envie de ne plus te quitter qu’après t’avoir une fois suprême touchée, je voudrais disparaître, m’évanouir, n’être plus rien. Je tiens ta main, c’est extraordinaire, c’est inconcevable… Tu ne comprends pas cela. Ça t’est bien égal ?

— Tais-toi ! Adieu !

— Non, non, pas adieu. Je te dis : au revoir, à tout à l’heure. Le reste du temps ne compte pas.

— Tais-toi, reprit-elle, écoute-moi à ton tour. Ton amour à la fin me brûle et je t’attends. Les gens m’ennuient… Tu es tout nouveau… Nous nous aimerons bien… Nous nous aimerons bien !

Elle l’embrassa avec une sorte de fureur bizarre et disparut, si vite, si vite, qu’on eût dit la fin d’un enchantement.

Au fond du bonheur de Jacques une tristesse indistincte s’agitait. Sa joie était sensible et sensuelle, enivrante