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— Je traîne ma douleur,
J’ai peur de ma peur.
Ah ! qui viendra sur mon malheur
Verser tous les pleurs ?

— Un sapeur ! un sapeur ! hurla Olivier Laurent. C’est un sapeur qui viendra verser des pleurs sur vos malheurs.

— Chut ! Chut !

— À la porte !

— Sur le lac dolent et traînant
Des barques glissent sans bruit.
Il y a partout des amants,
Des amants innombrablement.

— Oh ! là ! là ! maman ! gémit Olivier en essuyant une larme factice.

— Chut ! chut !

— C’est indécent !

— Continuez.

— Je suis tout seul
Dans le linceul
De cette nuit
Et dans le vent,
Et dans le vent !…
· · · · · · · · · · · · ·

Il y eut une minute de recueillement. Épuisé, le lecteur avait laissé tomber sur ses genoux le manuscrit de son poème et il regardait devant lui, sans doute l’avenir, l’avenir, qui ne lui faisait pas peur. Répandus par la chambre, écroulés sur les chaises ou à même sur le tapis, la tête comprimée entre leurs paumes pour qu’elle n’éclatât point, les jeunes gens soupiraient comme écrasés par la rafale de l’indiscutable Beauté. Ainsi, dans les promenoirs des grands concerts, quelques personnes écoutent les symphonies de Beethoven.