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perfidie : « Trois heures ! trois heures ! » Et lorsque sa mère fut partie, elle se précipita dans sa chambre, s’y renferma à double tour et pleura sur son lit, comme une petite fille qu’on laisse seule dans un berceau, quand on va s’amuser loin d’elle.

Enfin, on vint lui annoncer que Jacques de Meillan l’attendait au salon. Elle y descendit.

Jacques voulait parler à Juliette de son amour pour Anne. Il ne pouvait plus garder pour lui un tel secret. Et qui choisir mieux pour raconter qu’on chérit une femme, sinon une autre femme ! Les hommes sont brutaux, simplistes et obscènes. Ils vous écoutent distraitement, n’attendent point que vous ayez fini pour se souvenir abondamment devant vous des aventures extraordinaires et flatteuses qu’ils eurent depuis leur jeune âge, et terminent en vous donnant quelques conseils grossiers et faciles, empruntés à l’expérience qu’ils ont des femmes faciles et grossières. Mais une confidente, jeune fille ou mariée, traite l’affection en blessure et la soigne avec des paroles douces. Elle s’intéresse, elle sympathise, elle s’attendrit. Et cependant… non ; il ne dirait rien encore. Juliette l’avait demandé : elle avait besoin de lui et non lui d’elle. Si elle souffrait dans son cœur d’enfant, quelle ironie amère de lui confier, ce que lui rêvait, — folies et mirages, — dans son cœur d’amant ! À quoi bon évoquer des images d’espoir ?

Juliette, en descendant, s’était décidée plusieurs fois, tantôt à parler, tantôt à se taire, selon les marches. Mais au seuil du salon, elle était bien résolue à ne rien révéler de sa peine, sinon par allusions si générales et si lointaines que Jacques comprît seulement qu’elle souffrait, et rien de plus.

Mme Brémond, grand’mère, assistait à l’entrevue, mais