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LES CHOSES QUI S’EN VONT

cher derrière les arbres de la Seigneurie Boucher, et l’on récitait l’angelus suivi du De Profundis pour les Âmes.

La dernière fois que je vis brayer — il y a bien 30 ans — la journée finissait ainsi. Sur le fourneau, quelques poignées de lin achevaient de refroidir, lorsque la chauffeuse, en promenant sa gaule dans la braise, en fit jaillir une gerbe d’étincelles qui mirent le feu au lin : c’était la grillade, sans laquelle une journée de brayage n’est pas bien close, et qui fut reçue avec des applaudissements. Le firmament était déjà sombre et je revois encore les étincelles voler comme des abeilles d’or dans le ciel noir, tandis que les reflets de la flambée jetaient des touches écarlates sur les arbres, les clôtures, les habits et les traits des brayeux.

Or, pourquoi je n’oublierai jamais cette scène digne d’être peinte par Rembrandt, c’est que la vieille chauffeuse dont le sourire luit encore à mes yeux comme ce soir-là, c’était, la chère et sainte femme, ma mère.