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lignes d’arbres. Comme on avait la veille péché un saumon, trois ou quatre particuliers du lieu, posés sur les bords des eaux bourbeuses, y plon- geaient et en retiraient un grand filet carré, s’at- tendant à toute minute à en sentir se déchirer les mailles sous la capture rêvée.

Quand nous eûmes assisté suffisamment long- temps à toutes leurs alternatives d’espérance et d’insuccès, nous reprimes le chemin de l’auberge pour nous en aller dîner.

La route de Pontorson au Mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on exporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on dé- couvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file ondulante fuyait dans la perspective nous rappelaient quel- que émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.

L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues,