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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/77

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— Tiens ! quelle idée !

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l’avait apporté lui-même, et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies ; puis ils vinrent à s’entretenir du dîner chez Arnoux.

— Le marchand de tableaux ? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment !

— Pourquoi donc ? dit Pellerin.

Sénécal répliqua :

— Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques !

Et il se mit à parler d’une lithographie célèbre, représentant toute la famille royale livrée à des occupations édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le duc de Nemours ceignait un sabre ; M. de Joinville montrait une carte géographique à ses jeunes frères ; on apercevait, dans le fond, un lit à deux compartiments. Cette image, intitulée Une bonne famille, avait fait les délices des bourgeois, mais l’affliction des patriotes. Pellerin, d’un ton vexé comme s’il en était l’auteur, répondit que toutes les opinions se valaient ; Sénécal protesta. L’Art devait exclusivement viser à la moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.

— Mais ça dépend de l’exécution ? cria Pellerin. Je peux faire des chefs-d’œuvre !

— Tant pis pour vous, alors ! on n’a pas le droit…