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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/706

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un travail si bien fouillé, la lumière jaillit de partout et se passe d’un résumé dogmatique. Ce n’est pas être sceptique que de se dispenser d’être pédant.

Ce livre appartient-il au réalisme ? Nous confessons n’avoir jamais compris où commençait le réel, comparé au vrai. Le vrai n’est vrai qu’à la condition de s’appuyer sur la réalité. Celle-ci est la base, le vrai est la statue. On peut soigner les détails de cette base, c’est encore de l’art…

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Il (l’auteur) a mis devant nos yeux un miroir en disant : « Regardez-vous ; si votre image n’est pas ressemblante, celle de votre voisin le sera peut-être. » Et en effet nous avons tous trouvé le voisin ressemblant. C’est à nous de conclure et de nous demander si notre époque est effectivement médiocre, ridicule, et condamnée à l’éternel avortement de ses aspirations.



L’ÉDUCATION SENTIMENTALE
ET
LES AUTEURS CONTEMPORAINS.


Paris, le 15 décembre 1869.
Mon cher Ami,

Je viens seulement de pouvoir me procurer votre adresse actuelle, et je m’empresse de vous exprimer tout mon enthousiasme pour votre livre. Avant que vous m’eussiez donné la grande joie de le recevoir de vous, je l’avais déjà lu avec l’admiration que j’ai pour votre génie toujours grandissant, et j’en avais parlé dans le feuilleton de théâtres du National, mais avec bien moins de développements que je ne l’aurais désiré, car, officiellement, je n’ai que le droit de raconter les vaudevilles. Si l’Éducation sentimentale est pour tout le monde un beau livre, il faut avoir vécu, comme nous, en 1840, pour savoir avec quelle puissance d’évocation vous avez ressuscité cette époque de transition avec ses défaillances et avec ses aspirations impuissantes. Tout cela est vrai jusque dans la moelle des os, et exprimé dans une forme immortelle.

À vous, mon cher ami, bien fidèlement,

Théodore de Banville,
10, rue de Buci.