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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/631

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rien. Loin de lui conseiller la fermeté, ses intérêts le porteront à être toujours de l’avis du plus fort. De là ce type fatal, sorti de nos révolutions, l’homme d’ordre, comme on l’appelle, prêt à tout subir, même ce qu’il déteste. L’intérêt ne saurait rien fonder, car, ayant horreur des grandes choses et des dévouements héroïques, il amène un état de faiblesse et de corruption où une minorité décidée suffit à renverser le pouvoir établi »[1].

Tout ce que Flaubert nous raconte de la bourgeoisie après la révolution de Février est un véritable commentaire de cette page de Renan.

Tout d’abord les bourgeois sont désemparés : leur système de gouvernement est renversé, ils n’ont plus le pouvoir et n’ont jamais eu de principes ; c’est l’effondrement pur et simple ; Flaubert s’en donne à cœur joie aux dépens des « hommes pondérés », qui croient prévoir les événements et les trois quarts du temps sont trompés par eux. « De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage ! était-ce possible ! La terre allait crouler ! Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues, un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe ; et il restait chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries sur la pipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire »[2].

Le premier moment de stupeur passé, la bourgeoisie, orléaniste la veille, se rallie à la République ; celle-ci n’est-elle pas le Gouvernement, par conséquent le plus fort ? Et ce ralliement est tout de lâcheté, de mensonge, de petitesse et d’arrière-pensée :

« Somme toute, il (Dambreuse) se réjouissait des événements, et il adoptait de grand cœur « notre sublime devise : Liberté, Égalité, Fraternité, ayant toujours été républicain au fond ». S’il votait, sous l’autre régime, avec le ministère, c’était simplement pour accélérer une chute inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot, « qui nous a mis dans un joli pétrin, convenons-en ! » En revanche, il admirait beaucoup Lamartine, lequel s’était montré « magnifique, ma parole d’honneur, quand à propos du « drapeau rouge… ».

« Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers. — Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous des ouvriers ! — Et il poussait l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait de la logique…

  1. Thureau-Dangin, t. VI, p. 53 et 54.
  2. L’Éducation sentimentale, p. 425.