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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/625

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temps, n’avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait par-dessus tout la passion ; Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d’autres plus médiocres l’enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui semblait seule capable d’exprimer ses troubles intérieurs ; alors il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l’appréhendait et il voulait peindre. Il avait composé des vers… »[1].

«… Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l’objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s’il serait un grand peintre ou un grand poète ; et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux »[2].

Frédéric est un paresseux. Il songe bien au Conseil d’État, mais ne prépare pas l’examen ; il a des velléités d’être député, mais n’affronte pas la campagne, électorale. Seule, la perspective d’écrire le décide à aborder le travail. « … Il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes, il allait au Cabinet des estampes voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel »[3].

Il manifeste ce culte de l’art et de la littérature jusque dans son ébauche de profession de foi électorale en 1848 : « Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent mille francs de rente, où serait le mal ? »[4].

M. Maigron nous rapporte, dans cet ordre d’idées, une conversation, qui aurait pu être tenue par des personnages de l’Éducation sentimentale. Elle vaut la peine d’être citée ; par comparaison nous pouvons juger avec quelle exactitude Flaubert a peint cette époque : « Deux camarades de collège se rencontrent sur le boulevard, après plus de quinze ans qu’ils s’étaient perdus de vue. L’un a une situation brillante dans l’industrie, en province ; il est marié, père de famille, considéré, déjà influent. L’autre est resté à Paris, il a écrit quelques vagues pièces qu’il n’a encore pu faire recevoir à aucun théâtre, mais « son tour viendra, il en est sûr ».

« En attendant il est dépenaillé, et sa mine dit avec assez d’éloquence qu’il ne dîne peut-être pas tous les jours. L’ingénieur invite l’homme de lettres. Menu abondant et délicat, qu’un appétit trop aiguisé empêche évidemment le convive de savourer. L’heure est venue de se quitter. « Alors, demande le bohème, tu retournes à tes fourneaux, à tes ouvriers ?

  1. L’Éducation sentimentale, p. 21.
  2. Idem, p. 71.
  3. Idem, p. 265 et 266.
  4. Idem, p. 430.