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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/622

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ments ? « Leur origine est fort diverse. Il en est, assez peu à la vérité, qui furent écrits par des mains aristocratiques, d’autres, un peu plus nombreux, que signèrent de simples rapins ou des bohèmes. Mais la plupart émanent de jeunes gens et de jeunes femmes qui, sans avoir jamais eu, semble-t-il, une personnalité bien marquée, appartiennent cependant à cette catégorie sociale qui forme en France la meilleure et la plus sûre clientèle des écrivains, surtout quand ces écrivains sont des romanciers ou des auteurs dramatiques. Ces témoins, nous venons de le dire, sont jeunes en général : on ne subit d’influence vraiment sérieuse qu’autant que la formation intellectuelle et morale reste encore inachevée, c’est-à-dire pendant la jeunesse. Leur rang social enfin, étudiants, « apprentis hommes de lettres », avocats, fonctionnaires, petites bourgeoises et femmes de fonctionnaires, leur rang social nous est une garantie qu’ils sont bien représentatifs des classes moyennes de leur temps. Il semble donc qu’ils puissent servir à mesurer avec assez d’exactitude l’action qu’à une époque déterminée le romantisme a exercée sur les mœurs, et la vraie nature et la portée réelle de cette action. »[1]

Ne retrouvons-nous pas là tous ou presque tous les personnages de l’Éducation sentimentale ? Frédéric, Deslauriers, Sénécal, Arnoux, etc., appartiennent à ces milieux, qui subissaient l’influence romantique aux environs de 1840.

L’état d’esprit des personnages de Flaubert répond bien à cette définition de M. Maigron : « Impatience d’abord, puis mépris et dégoût des humbles réalités familières, qui ont le tort inévitable de ne pas se conformer à l’éblouissante idée qu’on s’en était forgé dans des rêveries naïves ; enthousiasme et exaltation constants, culte de la passion tenue pour signe éclatant de force morale, considérée comme source de toute générosité, de toute noblesse, de toute vertu ; haine enfin de tout ce qui peut faire obstacle à l’exercice de l’individualisme ou de la passion, c’est-à-dire la société et ses institutions essentielles : ce sont bien les traits caractéristiques et c’est bien ainsi que l’école de 1830 l’a représentée vivant ou essayant de vivre sa vie »[2].

Dès le début, Flaubert nous présente son héros sous des traits romantiques bien caractérisés : « Frédéric pensait… au plan d’un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l’excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques »[3].

Et quand il aperçoit pour la première fois Mme Arnoux : « Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu

  1. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. ix et x.
  2. Idem, p. 2.
  3. L’Éducation sentimentale, p. 3.