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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/62

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Arnoux. Elle montait me faire une petite visite en passant.

— Comment ? dit Frédéric.

— Mais oui ! elle s’en retourne chez elle, à la maison.

Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu’il y sentait confusément épandu venait de s’évanouir, ou plutôt n’y avait jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d’une trahison.

Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui ? Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.

— Ah ! les affiches ! s’écria le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce soir !

Regimbart prenait son chapeau.

— Comment, vous me quittez ?

— Sept heures ! dit Regimbart.

Frédéric le suivit.

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense que jamais !

— Venez-vous la prendre ? dit Regimbart.

— Prendre qui ?

— L’absinthe !

Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l’estaminet Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur, le coude, considérait la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin sur le trottoir ;