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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/601

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Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre, une patrouille les dissipait ; ils se reformaient derrière elle. On parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et des injures, sans rien de plus.

— Comment ! est-ce qu’on ne va pas se battre ? dit Frédéric à un ouvrier.

L’homme en blouse lui répondit :

— Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois ! Qu’ils s’arrangent !

Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien :

— Canailles de socialistes ! Si on pouvait, cette fois, les exterminer ?

Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût de Paris en augmenta ; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le premier convoi.

Les maisons bientôt disparurent, la campagne s’élargit. Seul dans son wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint.

« — Elle m’aimait, celle-là ! J’ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur… Bah ! n’y pensons plus ! »

Puis, cinq minutes après :

« Qui sait, cependant ?… plus tard, pourquoi pas ? »

Sa rêverie, comme ses yeux, s’enfonçait dans de vagues horizons.

« Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne ! »

À mesure qu’il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand on traversa les prairies