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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/531

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rature embaumante des serres chaudes l’entourait, qu’il entrait définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la première place, il suffisait d’une femme comme celle-là. Avide, sans doute, de pouvoir et d’action, et mariée à un homme médiocre qu’elle avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu’un de fort pour le conduire. Rien d’impossible maintenant ! Il se sentait capable de faire deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de suite, sans fatigue ; son cœur débordait d’orgueil.

Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d’un vieux paletot marchait la tête basse, et avec un tel air d’accablement, que Frédéric se retourna, pour le voir. L’autre releva sa figure. C’était Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou.

— Ah ! mon pauvre vieux ! Comment ! c’est toi !

Et il l’entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à la fois.

L’ex-commissaire de Ledru-Rollin conta, d’abord, les tourments qu’il avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après Juin, on l’avait destitué brutalement. Il s’était jeté dans un complot, celui des armes saisies à Troyes. On l’avait relâché, faute de preuves. Puis, le comité d’action l’avait envoyé à Londres, où il s’était flanqué des gifles avec ses frères, au milieu d’un banquet. De retour à Paris…

— Pourquoi n’es-tu pas venu chez moi ?