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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/53

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avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont. Hussonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.

— Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris ! dit Arnoux.

— Après vous, s’il en reste, sire, répliqua le bohème, avec un salut militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.

Puis on discuta quelques toiles, où la tête d’Apollonie avait servi. Les confrères absents furent critiqués. On s’étonnait du prix de leurs œuvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment, lorsque entra un homme de taille moyenne, l’habit fermé par un seul bouton, les yeux vifs, l’air un peu fou.

— Quel tas de bourgeois vous êtes ! dit-il. Qu’est-ce que cela fait, miséricorde ! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d’œuvre ne s’inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo…

— Ajoutez Pellerin, dit Sombaz.

Mais sans relever l’épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence, qu’Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois :

— Ma femme a besoin de vous, jeudi. N’oubliez pas !

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan ? Arnoux, pour prendre un mouchoir, venait de l’ouvrir ; Frédéric avait aperçu, dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la cheminée ; c’était le personnage qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la che-