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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/513

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Rosanette eut l’air surprise de cette demande.

— Mais la canaille me doit de l’argent ! N’est-ce pas abominable de le voir entretenir des gueuses ?

Puis, avec une expression de haine triomphante :

— Au reste, elle se moque de lui joliment ! Elle a trois autres particuliers. Tant mieux ! et qu’elle le mange jusqu’au dernier liard, j’en serai contente !

Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec l’indulgence des amours séniles.

Sa fabrique ne marchait plus ; l’ensemble de ses affaires était pitoyable ; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d’abord à établir un café chantant, où l’on n’aurait chanté rien que des œuvres patriotiques ; le ministre lui accordant une subvention, cet établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et une source de bénéfices. La direction du Pouvoir ayant changé, c’était une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.

Il n’était pas plus heureux dans son intérieur domestique. Mme Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude. Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait le désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses, pour s’étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s’abandonnant à ses réflexions.

L’absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Donc, il parut, une après-midi, le