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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/455

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La douceur du jeune homme et la joie de l’avoir pour dupe faisaient qu’Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu’aux dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui écrivit qu’une affaire urgente l’attirait pour vingt-quatre heures en province ; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n’osa le refuser, et se rendit au poste du Carrousel.

Il eut à subir la société des gardes nationaux ! et, sauf un épurateur, homme facétieux qui buvait d’une manière exorbitante, tous lui parurent plus bêtes que leur giberne. L’entretien capital fut sur le remplacement des buffleteries par le ceinturon. D’autres s’emportaient contre les ateliers nationaux108. On disait : « Où allons-nous ? ». Celui qui avait reçu l’apostrophe répondait en ouvrant les yeux, comme au bord d’un abîme : « Où allons-nous ? ». Alors un plus hardi s’écriait : « Ça ne peut pas durer ! il faut en finir ! ». Et, les mêmes discours se répétant jusqu’au soir, Frédéric s’ennuya mortellement.

La surprise fut grande, quand, à 11 heures, il vit paraître Arnoux, lequel, tout de suite, dit qu’il accourait pour le libérer, son affaire étant finie.

Il n’avait pas eu d’affaire. C’était une invention pour passer vingt-quatre heures, seul, avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords l’avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui offrir à souper.

— Mille grâces ! je n’ai pas faim ! je ne demande que mon lit !

— Raison de plus pour déjeuner ensemble,