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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/375

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Il se rassit et la complimenta sur son costume.

Elle répondit, avec un air d’accablement :

— C’est le Prince qui m’aime comme ça ! Et il faut fumer des machines pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en goûtions ? voulez-vous ?

On apporta du feu ; le tombac s’allumant difficilement, elle se mit à trépigner d’impatience. Puis une langueur la saisit ; et elle restait immobile sur le divan, un coussin sous l’aisselle, le corps un peu tordu, un genou plié, l’autre jambe toute droite. Le long serpent de maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s’enroulait à son bras. Elle en appuyait le bec d’ambre sur ses lèvres et regardait Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes l’enveloppaient. L’aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l’eau, et elle murmurait de temps à autre :

— Ce pauvre mignon ! ce pauvre chéri !

Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable ; l’idée de la Vatnaz lui revint.

Il dit qu’elle lui avait semblé fort élégante.

— Parbleu ! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m’avoir, celle-là ! sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction dans leurs propos.

Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre. Puis elle s’était fort étonnée qu’il n’accourût pas se prévaloir de son action ; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne demandait pas en retour un peu de tendresse !