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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/270

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et les poètes, il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l’apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir.

Un jour qu’il prenait des notes, tranquillement, la porte s’ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.

C’était bien elle ! seule ? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s’assit ; et, quand elle eut toussé :

— Il y a longtemps que vous n’êtes venu à la maison.

Frédéric ne trouvant pas d’excuse, elle ajouta :

— C’est une délicatesse de votre part !

Il reprit :

— Quelle délicatesse ?

— Ce que vous avez fait pour Arnoux ! dit-elle.

Frédéric eut un geste signifiant : « Je m’en moque bien c’était pour vous ! »

Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l’entretien tomba.

Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d’un vin d’Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :

— Il fait un peu chaud, ici !