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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/230

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devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci :

— Avez-vous été à la dernière fête de charité de l’hôtel Lambert, mademoiselle ?

— Non, monsieur !

— Il va faire, tout à l’heure, une chaleur !

— Oh ! c’est vrai, étouffante !

— De qui donc cette polka ?

— Mon Dieu ! je ne sais pas, madame !

Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure, chuchotaient des remarques obscènes ; d’autres causaient chemins de fer, libre échange ; un sportsman contait une histoire de chasse ; un légitimiste et un orléaniste discutaient.

En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, « attaché maintenant au parquet de la capitale ».

Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés ; et, gardant un juste milieu entre l’élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce dans son aisselle suivant l’usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu’il eût des bottes extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur.

Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son conciliabule. Un propriétaire disait :

— C’est une classe d’hommes qui rêvent le bouleversement de la société !