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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/196

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de rancune qu’il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

D’ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.

« Mais, à présent, songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez lui, sans doute. »

Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d’enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-cœurs de sa nuque, pénétrait d’un fluide d’or sa peau ambrée. Alors, il dit :

— Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans ! Vous rappelez-vous, mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture ?

Marthe ne se rappelait pas.

— Un soir, en revenant de Saint-Cloud ?

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Était-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c’était