Ouvrir le menu principal

Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/15

Cette page a été validée par deux contributeurs.


sa mère la gronda de n’être pas aimable pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Était-ce une ouverture indirecte ?

« Va-t-elle enfin me parler ? » se demandait-il.

Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux ? Et il n’imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de l’automne, en ajoutant :

— Voilà bientôt l’hiver, la saison des bals et des dîners !

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie, ensuite une rangée de maisons basses ; il y avait, en dessous, des marmites de goudron, des éclats de bois ; et des gamins couraient sur le sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à manches, il lui cria :

— Dépêche-toi.

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers, et l’autre répondit en lui serrant la main :

— Au plaisir, cher monsieur !

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre toute son âme ; comme s’il n’eût rien fait, elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations de son domestique :

— Pourquoi n’as-tu pas amené la voiture jusqu’ici ?

Le bonhomme s’excusait.

— Quel maladroit ! Donne-moi de l’argent !

Et il alla manger dans une auberge.