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CHAPITRE VII.

son père, du moins par rapport à M. Blifil ; et elle prévoyoit que le moment n’étoit pas éloigné, où elle seroit obligée de lui ouvrir entièrement son cœur. Elle commença par le remercier des témoignages de son affection ; puis, avec un regard plein d’une douceur céleste : « Est-il bien vrai, dit-elle, que mon père daigne attacher son bonheur à celui de sa Sophie ? » M. Western en fit le serment, qu’il accompagna d’un baiser. Alors Sophie lui prit la main, tomba à ses genoux, l’assura mille fois de son respect, de son amour, et le supplia de ne pas la rendre la plus malheureuse des créatures humaines, en la forçant d’épouser un homme qu’elle détestoit. « Je vous en conjure, mon père, s’écria-t-elle, autant pour vous-même que pour moi, puisque vous avez daigné me dire que votre bonheur dépendoit du mien.

— Comment ? quoi ? reprit M. Western d’un air farouche.

— Ô mon père ! votre réponse va décider, non seulement du bonheur, mais de l’existence de la pauvre Sophie. Je ne puis vivre avec M. Blifil. Me contraindre à l’épouser, c’est me donner la mort.

— Vous ne pouvez vivre avec M. Blifil ?

— Non, sur mon ame, je ne le puis.

— Eh bien meurs, dit-il en la repoussant avec rudesse, et va-t’en à tous les diables. »