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CHAPITRE VI.

moyens dont on se sert pour y parvenir. Blifil tenoit du philosophe, que la fin est indifférente, lorsque les moyens sont bons et conformes à la règle de la justice. Il n’y avoit guère, comme on voit, de circonstances où le disciple ne pût tirer avantage de la doctrine de l’un ou de l’autre de ces deux habiles maîtres.

À la vérité, on pouvoit, sans beaucoup de ruse, en imposer à l’écuyer, qui ne s’inquiétoit pas plus que Blifil de l’inclination de sa fille ; mais M. Allworthy pensoit différemment : il étoit donc nécessaire de le tromper. Blifil trouvoit pour cela, dans M. Western, un excellent auxiliaire. Ce dernier assurant sans cesse M. Allworthy que son neveu ne déplaisoit pas à Sophie, et que leurs soupçons, au sujet de Jones, étoient dénués de tout fondement, le rôle de Blifil se bornoit à confirmer ces assertions : ce qu’il faisoit en termes si ambigus, qu’il ménageoit une excuse à sa conscience, et se donnoit le plaisir d’abuser son oncle par le mensonge d’un autre, sans se rendre coupable d’en proférer un de son invention. Lorsque M. Allworthy l’interrogeoit sur les sentiments de Sophie, et lui déclaroit qu’il ne contribueroit jamais à forcer l’inclination de personne, il répondoit qu’on avoit beaucoup de peine à lire dans le cœur des jeunes filles ; que néanmoins la conduite de miss Western, à son égard, ne lui laissoit rien à