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prudence rocaleux

vertu ? Et plus qu’il y en a, plus la vertu est bon teint. Et pis, j’ connais mon monde… et celle-là, quand je la verrai à la Messe, j’aurai pas besoin de la regarder deux fois pour savoir qu’elle est bonne, simple et pas délurée.

Prudence oubliait qu’elle mentait. Encerclée dans les fils d’une disculpation effrénée, elle essayait de sortir blanche comme un cygne de cette ténébreuse impasse.

Jacques ne cessait pas de rire, et sa mère ne pouvait s’empêcher de s’égayer. Prudence était si curieuse à contempler dans sa défense, que l’on y prenait intérêt.

— Enfin, M’sieu Jacques la verra, et si c’est pour son bonheur, le ciel l’y aidera. Les mariages sont écrits là-haut.

Elle levait un doigt vers le firmament avec un air si sentencieux, que la mère et le fils devinrent sérieux.

La conversation s’interrompit là.

Durant l’après-midi, Prudence rôda dans les environs de l’épicerie. À quelques concierges d’immeubles imposants, elle demanda s’il n’habitait pas là un sénateur. Les questionnés hochaient la tête et répondaient qu’ils connaissaient bien un percepteur, et que c’était là le seul nom en « eur » qu’ils avaient entendu.

Prudence baissait la tête en marchant péniblement, parce que les pensées lourdes agissent sur la démarche.

Tout d’un coup, elle se sentit interpellée :

— Salut, vieille branche !

Elle sursauta et se vit en face de la jeune fille toute blonde et rieuse qui reprit :

— Vous vous baladez ?

Interloquée, Prudence répliqua :

— Je suis en courses ; je ne me promène que le dimanche.