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prudence rocaleux

gifler, parce qu’il m’a embrassée derrière ma porte…

— Pauvre Prudence !

— J’étais dans un état ! Ce n’est pas que ce baiser-là ne m’ait pas surprise en beau ; mais j’avais peur que mon mari ne voie le manège. Il était un peu jaloux, et ses scènes n’étaient pas gaies. J’ai pensé pendant quinze jours à ce baiser-là, et il m’a fallu beaucoup de courage pour fuir ce garçon parce que, malgré sa gifle, ses yeux continuaient à manœuvrer. J’ai pensé aussi que j’aurais pu faire un plus beau mariage, devenir une dame avec mon café sur le fourneau toute la journée ; mais l’ bon Dieu ne l’a pas voulu. Je me suis mariée avec un ouvrier qui chômait souvent et qui buvait le dimanche, que je ne pouvais même pas me promener avec lui. Jugez de mon honnêteté. J’aurais pu divorcer, puisqu’il me délaissait. Non ! je me suis cramponnée à celui à qui j’avais juré fidélité. Ça n’empêche pas que cette promesse-là m’a été un calvaire…

Jacques dit en riant :

— Vous regrettez un peu d’avoir été fidèle ?

— Non, parce que ma conscience n’aurait plus connu de repos. Je me contentais de regretter que le monde soit perverti comme ça. Tout est passé, maintenant !… la vie vous pousse. Mon sort est bon, et je n’ai plus à lutter à cause de ma beauté. C’est reposant. Ah ! je suis là à vous raconter des histoires qui ne vous regardent guère, mais on a des jours où l’on parle. Je voudrais vous recommander, quand vous vous marierez, de ne pas prendre une belle femme. La beauté, c’est plus gênant qu’utile, et si j’étais homme, ce n’est pas cette qualité-là qui me séduirait.

— Eh bien ! Prudence, j’ai remarqué une