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ouvrier avisé, mais il détonnait par son manque de grossièreté.

Le patron Bodrot sortit dans le voisinage et un des jeunes gens, plus hardi, lança :

D’où sors-tu, prince, avec tes mains de demoiselle ?

— Puisqu’on t’a dit que son père vendait du fromage, il peut avoir les mains blanches !…

Cette plaisanterie saugrenue souleva des rires. Gérard sourit pour être à l’unisson des autres, mais il jeta un regard surpris sur celui qui avait parlé, lui découvrant une hostilité imprévue.

Il espérait qu’on ne s’occuperait pas de lui. Ne venait-il pas uniquement pour travailler en échange d’une rémunération ?

— Allons, de quel atelier sors-tu ? reprit le questionneur.

— L’essentiel est que mon travail soit approuvé… riposta Gérard.

Le patron rentra et les ouvriers s’absorbèrent dans leur tâche.

Gérard, zélé, pas encore fatigué, allait plus vite que tous. Il répara, dévissa, revissa, remplaça non sans talent et dextérité tout ce qu’on lui soumit. Le patron se félicitait d’une recrue aussi merveilleuse. Il n’était pas peu étonné, au surplus, de voir de telles manières chez cet ouvrier. Gérard n’avait pas encore perdu l’habitude des gestes polis, ni de murmurer merci quand on lui tendait un objet, ou pardon quand il passait devant quelqu’un.

De tels procédés ahurissaient quelque peu son entourage.

Il rentra enchanté chez son père, heureux de son labeur, de la demi-journée terminée à son avantage.

— Bonjour, père !

— Quoi, c’est toi !… en combinaison ?… le visage un peu barbouillé…

— Mais oui, c’est moi… Je suis ouvrier d’art… Je raccommode des serrures, tu sais que cela m’a toujours intéressé… Je gagne cinq francs par heure pour débuter et je suis joliment content de me savoir utile…

— Toi !… ouvrier, mon pauvre petit…

— Et c’est si facile, si tu savais, papa… La tête libre, les mains occupées par un travail qui plaît, une somme gagnée tranquillement à la fin de la journée… C’est le rêve…

— Que je suis ravi de te voir aussi enthousiaste et que je suis désolé cependant de te savoir réduit à cela !

— Ne me plains pas, père… Je suis satisfait de goûter à cette vie nouvelle… Cela me donnera plus de force et d’assurance pour l’avenir… Il est utile de connaître autre chose que le cercle où l’on a toujours vécu…

— Mon pauvre enfant, tu prends ces revers avec une énergie que je n’osais pas envisager !… Mais qui t’a donné cette précieuse idée de l’atelier ?