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la nôtre. La révolution russe n’a coûté que quelques dizaines de victimes. La nôtre, pendant trois ans, a exigé un large sacrifice de sang jeune » (Discours au Grand Rapport fasciste, 16 octobre 1932). Il en a toujours été ainsi. Dans tous les siècles, la défense de « l’Ordre » a fait incomparablement plus de victimes que les révolutions. Vit-on jamais l’évolution faire les dix millions de morts que la guerre de 1914 a sacrifiés pour la gloire de crapuleux mégalomanes et la fortune de non moins crapuleux mercantis ? La révolution n’épouvante tant que parce qu’elle menace des droits illégitimes, mais acquis, au profit de droits légitimes, mais à acquérir. L’égoïsme, la paresse et la lâcheté ne font que la retarder. Un jour, elle éclate, malgré toutes les résignations, sous la poussée des événements, comme une chaudière explose sous une trop forte pression de vapeur. La révolution est alors catastrophique, incohérente, aveugle. Il vaudrait mieux que les hommes apprissent à la faire intelligente ; ils n’auraient pas besoin de la recommencer si souvent.

Chez tous les peuples, la substitution monstrueuse du régime de la propriété à celui du communisme, et les abus qui en ont résulté, ont produit et entretenu un état de révolte latent, permanent, qui s’est extériorisé plus ou moins violemment, à certaines époques, par des protestations de la pensée ou par des actes. Protestations et actes furent longtemps d’origine religieuse, inspirés du vague édenisme dont les légendes avaient laissé le souvenir et l’espérance dans l’esprit humain. Aujourd’hui encore, malgré les mobiles de plus en plus positifs des révoltes, il demeure dans les masses, entretenu par leur apathie et leur ignorance, l’espoir d’une révolution qui sera l’œuvre d’un messie et non celle de leur propre effort. Si le plus grand nombre n’attend plus rien du messie Jésus, démonétisé, il a reporté sa foi sur saint Karl Marx ou saint Lénine. Il n’a fait que changer d’église, passer du ratichon au politicien, quand il ne s’est pas mis sous la coupe des deux à la fois.

Chez les Hébreux, la révolte fut surtout verbale. Elle le fut magnifiquement par la voix des prophètes proférant pour tous les peuples du monde et de l’avenir, en même temps que pour le leur, la revendication implacable et éternelle de la justice parmi les hommes.

La Grèce connut, dès le VIIIe siècle avant J.-C., la lutte des classes. Les paysans, expropriés par les nobles et les bourgeois, se révoltèrent en masse, massacrant les troupeaux, comme à Mégare, en 640. Sparte vit des soulèvements d’Ilotes, notamment en 464. À Athènes, des conspirations de paysans accablés par l’usure furent cruellement réprimées. La protestation populaire fut de plus en plus vive contre le gouvernement des riches ; mais elle fut impuissante à empêcher que leur insanité fît perdre à la Grèce son indépendance en la livrant au joug des Macédoniens d’abord, des Romains ensuite. Le serment des fonctionnaires romains contre le peuple spolié était celui-ci : « Je jure d’être toujours un ennemi du peuple et de faire tout mon possible pour lui nuire. » Isocrate a raconté que les riches auraient préféré jeter leurs richesses à la mer que d’en donner une partie aux pauvres. Ils étaient déjà aussi mufles qu’aujourd’hui.

À Rome, la lutte des classes fut plus ardente. La plèbe était de rang inférieur, mais elle était libre ; il y avait au-dessous d’elle les esclaves. C’est la plèbe qui fournit les soldats, et elle parvint à se rendre maîtresse de l’empire dont elle fit et défit les empereurs.

Au Ve siècle avant J.-C., devant les exigences de plus en plus grandes des patriciens, elle s’était mise en révolte. Elle lutta jusqu’en 287 pour obtenir l’égalité politique. La plèbe ouvrière, de plus en plus déchargée du travail dont on accablait les esclaves, devint une classe de parasites et multiplia la foule des pauvres. Ils se soulevèrent à la voix du tribun Tibérius Grac-

chus pour revendiquer le droit des paysans à la terre. Tibérius, puis son frère Caïus – les deux Gracques – provoquèrent d’utiles réformes au IIe siècle ; mais lorsqu’ils eurent disparu, assassinés tous deux par ceux qu’ils avaient défendus, les pauvres tombèrent à un abrutissement de plus en plus complet et furent bientôt réduits à la plèbe avinée qui acclamerait les imperators sanglants. Rome eut à faire face à de nombreux soulèvements de ces esclaves dont les rangs étaient fournis inépuisablement par les vaincus des peuples étrangers pillés, colonisés, « dévorés jusqu’aux os », a constaté Juvénal. L’Apulie vit leur première révolte, en 187 avant J.-C. De 134 à 132, ce furent les insurrections de Sicile ; les esclaves dominèrent cette province pendant deux ans, sous la direction d’Ennus et de Cléon. En Asie Mineure, ils fondèrent l’État du Soleil avec Aristonicus ; ils furent vaincus en 129. De 104 à 101, de nouveaux soulèvements furent conduits en Sicile par Salvius et Arthénion. La révolte la plus importante et la plus connue fut celle que dirigea Spartacus, de 73 à 71. Elle fit trembler la république romaine, qui la noya dans des flots de sang. Mais cette république en fut tellement affaiblie qu’elle ne vit bientôt plus de salut que dans la dictature impériale.

Les masses exploitées par l’empire romain firent la fortune du christianisme. Elles mirent en lui tous leurs espoirs. Jusque-là, leurs révoltes avaient eu des raisons uniquement politiques et économiques ; la nouvelle religion y ajouta l’élément de fermentation évangélique entretenu par la tradition sociale des pères de l’Église, adversaires de la propriété privée et du pouvoir temporel. Il naquit de nombreuses hérésies, presque toutes d’esprit communiste. Révolte et hérésie se soutinrent mutuellement, car, comme l’a écrit Doellin, toutes les doctrines hérétiques eurent un caractère politique et social. Mais très souvent – on peut dire toujours –, elles s’arrêtèrent en chemin, ne poussant pas la révolte jusqu’à la révolution, ou se retournant contre elle pour aider à son écrasement. C’est ce qu’on vit au IVe siècle, dans le soulèvement des circoncellions, ouvriers agricoles du nord de l’Afrique, contre les grands propriétaires fonciers. Les donatistes, qui avaient d’abord favorisé ce soulèvement par leur lutte contre les catholiques, s’unirent à ces derniers contre les révoltés pour les soumettre à la double autorité civile et religieuse. C’est ce qu’on vit aussi au XVIe siècle dans l’avortement révolutionnaire de la Réforme. Après avoir provoqué et soutenu la révolte populaire, ses initiateurs se rallièrent au parti de « l’ordre » et étouffèrent, au nom du dieu des protestants, la révolution qu’ils avaient soulevée contre le dieu des catholiques.

Durant tout le Moyen Âge se produisit un profond et long mouvement de révolte paysanne contre les envahisseurs « colonisateurs » romains et barbares, puis contre la féodalité qu’ils organisèrent après s’être établis sur les terres dont ils avaient réduit en esclavage les occupants précédents. Dans les pays du Nord et de l’Orient, ce mouvement de révolte entrava l’organisation féodale plus longtemps que chez les Germano-Latins. On peut dire que la lutte ne cessa pas jusqu’au XVe siècle, la révolte paysanne primitive ayant pris, avec le développement des communes, la forme artisane et bourgeoise. Elle avait commencé en Gaule, au IIIe siècle, contre les violences romaines à l’égard des paysans qu’une fiscalité excessive dépouillait de ce que leur avaient laissé les pillages de la soldatesque. Ce fut la révolte des Bagaudes, du mot celte bagad insurgé. Elle prit, à certain moment, un caractère de véritable guerre, mais elle est mal connue. Ses aspects ont été dénaturés, comme ceux de la révolte des circoncellions, par le « plutarquisme » dévoué aux conquérants qui a toujours présenté les soulèvements populaires comme des entreprises de brigandage. N’appelle-t-on pas « brigands », aujourd’hui, les Marocains et les Chinois qui