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à l’atmosphère vierge, aux luxuriantes végétations… Rêve fou, impossible chimère ! dira-t-on. Projet réalisable, assurent des savants très positifs. La superposition de fusées à tir successif ou des machines non encore inventées permettront un jour, de se rire des lois de l’universelle gravitation. Nous savons que les ondes électriques sillonnent les espaces interplanétaires ; d’où l’idée de correspondre avec Mars par télégraphie sans fil. Mais il faudrait que l’habitent des êtres parents de l’homme dont la civilisation fût assez haute, les récepteurs assez puissants pour que nos messages leur devinssent accessibles. Peut-être les échanges, rendus faciles entre les terres peuplées d’espèces raisonnables, doivent-ils aboutir, plus tard, à un savoir qui, émigrant d’astre en astre, connaîtra l’immortalité. Malgré la mort, lente ou brusque, de notre globe et des autres, à tour de rôle, un trésor intangible de vérités supérieures se transmettrait de monde à monde, procurant à ses détenteurs une incommensurable puissance. Et rien n’assure que la raison n’arriverait point à guider les astres, dans leur course inconsciente à travers l’espace et le temps. Au jeu aveugle des forces cosmiques serait substituée la finalité éclose dans le cerveau d’êtres intelligents, dans celui des hommes, si notre espèce se montre digne d’une mission jadis réservée à Dieu. » Pour un avenir très lointain certes, il n’est même pas impossible que les hommes parviennent à vaincre la mort. « À condition bien entendu qu’ils acceptent ce cadeau, probablement indésirable, une vie sans fin. Si l’existence nous paraît si belle, c’est qu’elle doit avoir un terme et que nous le savons ; dans la volupté de vivre, la pensée de la mort entre pour une large part ; bien vite nous serions las de tout, dégoûtés de nous-mêmes, je le crains, sans la perpective d’un trépas qui pourtant nous effraye. Aux yeux du biologiste, l’immortalité semble normale chez les êtres unicellulaires, dont la division indéfinie ne laisse aucun cadavre après elle. Pourquoi la cellule cesserait-elle de posséder une immortalité, au moins potentielle, dans les organismes supérieurs ? En fait, chez les animaux les plus perfectionnés, même chez l’homme, des cellules subsistent qui conservent l’aptitude à la croissance et à la multiplication indéfinie ; ce sont les cellules sexuelles, ces éternels porte-vies. » À notre espèce, tous les espoirs sont permis. — L. Barbedette.

OPTIMISME. L’optimisme est une doctrine philosophique qui a eu cours de tous les temps. Plotin, le chef de l’école d’Alexandrie s’est donné beaucoup de peine pour prouver que les prisons, les guerres, les épidémies, la mort sont des biens et non des maux. Les guerres et les épidémies préviennent l’excès de population : elles préservent l’individu, par une mort prompte, des inconvénients et des infirmités de la vieillesse. La mort n’est pas un mal, elle est si peu de chose qu’aux jours de fête, les hommes s’assemblent dans les amphithéâtres pour s’en donner le spectacle.

Parmi les modernes, Leibniz est celui qui a porté l’optimisme au plus haut degré d’exaltation. D’après sa thèse, Dieu, en vertu de son omniperfection, fait toujours ce qu’il y a de mieux, et ce qu’il faut considérer, ce ne sont pas les détails, mais l’ensemble, c’est-à-dire, toutes choses balancées, le système ou la construction qui l’emporte en perfection sur tous les autres agencements imaginables. L’humanité n’étant qu’un détail, la terre qu’un atome, en comparaison des mondes innombrables qui peuplent l’espace, on peut en conclure que nos imperfections, nos misères ne sont que très peu de chose — un néant au prix de la perfection que démontre l’arrangement du cosmos. Malgré toutes ses imperfections, le monde dont nous faisons partie, est le meilleur des mondes possibles.

Dans son poème sur l’homme, le poète anglais Pope a encore renchéri sur Leibniz. Partout le mal est com-

pensé et racheté par le bien. Le pauvre est heureux malgré sa pauvreté ; dans les vapeurs du vin, le mendiant s’imagine être un roi, l’aveugle danse, le boiteux chante, et il n’est jusqu’au sot qui ne soit ravi de lui-même. Les défauts et les vices des hommes sont pour le mieux parce qu’ils tournent à l’avantage de la société. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il y eût dans ce monde moins de méchants et plus de gens de bien ? Pope répond qu’un monde composé de gens de bien ne serait pas préférable au monde où nous vivons, où se mélangent bons et méchants : selon lui, tous ces gens de bien ne pourraient s’entendre entre eux.

Voltaire a ridiculisé de main de maître l’optimisme à la façon de Leibniz et de Pope, dans son poème sur Le tremblement de terre de Lisbonne, dans ses contes philosophiques et spécialement dans Candide. Candide et son maître, le Docteur Pangloss, courent toutes sortes d’aventures, où ils risquent cent fois de perdre la vie et dont ils ne réchappent que grâce à un concours de circonstances extraordinaires. Avec une obstination qui tient du comique ou de l’héroïque, selon le point de vue du lecteur, ils persévèrent dans leur optimisme, et le Docteur Pangloss n’en continue pas moins d’enseigner à son disciple que « ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise, il fallait dire que tout est au mieux. »

Le bon sens a toujours protesté contre cet optimisme qui veut que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Non, tout n’est pas pour le mieux pour celui que la misère accable, que poursuit l’adversité, qui est obligé de refouler ses aspirations, ses désirs, ses appétits. Dans son chapitre sur Les Grands, Labruyère a fait justice de l’optimisme compensateur. « On demande, écrit-il, si en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n’y remarquerait pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal qui établirait entre elles l’égalité, ou qui ferait, du moins, que l’une ne serait guère plus désirable que l’autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien peut formuler cette question, mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide. »

À mesure que s’affaiblissait la foi eu un Dieu organisateur, dictateur de l’univers, il fallut trouver une réponse plus sensée que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », au problème de la misère de vivre. On imagina une loi de progrès continu. À la suite des Herder, des Kant, des Turgot, des Condorcet, des Saint-Simon, des Auguste Comte, de toutes les écoles socialistes utopistes ou scientifiques, des évolutionnistes de tout ordre, on déclara sans limite la capacité de perfectionnement de l’humanité ou de la nature individuelle. On alla plus loin : on admit, et on ne pouvait faire autrement, que tous les événements qui ont eu lieu ou ont lieu ont été ou sont nécessaires, ont servi ou servent au développement de l’espèce humaine. Taine formula cette idée en une phrase lapidaire : « Ce qui est a le droit d’être. » Tout est donc bien et pour le mieux dans la meilleure des évolutions. Dans le passé et dans le présent.

Ceux qui défendaient ou défendent cette thèse ne s’aperçoivent pas qu’ils légitiment du même coup tout ce contre quoi notre raison s’insurge ; par exemple : les violences faites aux corps et les violences faites aux opinions, l’inquisition, les conseils de guerre, les bûchers, les in-pace, les pelotons d’exécution, les jets de liquide enflammé, les gaz asphyxiants, les avions de bombardement, le nettoyage des tranchées. Tout est bien, l’esclavage, le servage, le salariat, le capitalisme étatiste, les prisonniers de guerre massacrés malgré les promesses de vie sauve, les chrétiens de Rome jetés aux fauves, les exterminations des Albigeois et des anabaptistes, les lettres de cachet, la raison d’État, les lois scélérates, la terreur blanche et la terreur rouge.