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ABU


ABUS n. m. (du latin, préfixe ab et usus, usage). Usage mauvais, excessif ou injuste. Exemple : tout gouvernement est contraint, de par sa fonction même, à commettre de criminels abus. Dans tous les pays, et dans tous les temps l’autorité a toujours été une source d’abus. Les classes dirigeantes se sont servies — et se servent encore, d’ailleurs — de leur force pour spolier les faibles et violer les droits de l’individu. D’autre part, les charlatans religieux ont abusé de la crédulité de la foule et se sont efforcés d’étouffer l’esprit critique et le besoin de lumière des hommes. Pendant que les uns asservissaient le corps, les autres asservissaient le cerveau. C’est contre ces abus innommables que les anarchistes ne cessent de s’élever. Et ils ne cesseront de lutter tant que les peuples seront quotidiennement les victimes de l’arbitraire des puissants ou de l’affairisme des abrutisseurs.


ACCAPAREMENT n. m. L’accaparement est un fait social et plus particulièrement économique. Il s’applique à un ensemble, à un système. Il résulte, surtout de nos jours, de la constitution des grosses firmes financières, industrielles et commerciales, et des coalitions formées par certaines de ces firmes pour faire disparaître la concurrence.

L’accaparement a non seulement pour but de monopoliser le trafic de certains produits ou denrées pour les vendre le plus cher possible, mais encore de faire disparaître, en vendant parfois à bas prix, le commerce ou l’industrie d’importance moyenne. Il est le facteur le plus important de l’augmentation du coût de la vie. Le mécanisme de l’accaparement est extrêmement compliqué. Il peut revêtir les formes les plus contradictoires suivant les buts que se proposent d’atteindre les accapareurs.

Ainsi, autrefois, l’accapareur ne visait qu’à provoquer la raréfaction pour vendre le plus cher possible et édifier rapidement une grosse fortune. Il était très rare que plusieurs accapareurs se réunissent entre eux pour faire de l’accaparement sur plusieurs produits se rattachant à une même production.

Depuis, les trusts, les consortiums, les cartels, les konzerns sont venus ; les financiers et industries, les financiers et commerçants se sont associés dans de vastes groupements, pour s’assurer la maîtrise des marches du globe et dans chaque pays, ces organismes colossaux possèdent leurs ramifications qui fixent les cours des matières premières, des produits manufacturés ou agraires.

Les accapareurs n’agissent plus, aujourd’hui, en ordre dispersé. Ils opèrent en bandes organisées et travaillent chacun dans une spécialité déterminée. Leur système est parfaitement conçu : chacun à sa place dans l’ensemble international et chaque branche financière, industrielle ou commerciale a sa place dans l’organisme national, régional ou local. L’accaparement s’exerce chaque jour et partout. Les Bourses de Commerce en sont les organes régulateurs et les Bourses aux Valeurs les organes ordonnateurs.

L’objet ou le produit n’a plus une valeur qui est fonction du temps de travail qu’il représente, des frais qu’il a nécessités ; la rareté et l’abondance ne jouent à peu près aucun rôle. C’est la seule volonté des accapareurs, des spéculateurs qui en fixe le cours et l’impose à la masse des consommateurs.

Le stockage est généralement le prélude de l’accaparement aussi bien dans le domaine industriel que dans le domaine agraire. En ce qui concerne le commerce en denrées alimentaires, les mandataires des Halles pratiquent ce qu’ils appellent « la resserre ».

Le stockage des matières premières ou des objets manufacturés a pour but de rassembler entre les mains d’un puissant groupement financier et industriel

ou financier et commercial, une quantité considérable de matière première ou de produit manufacture de même nature qui provoque une raréfaction factice et momentanée de ces produits ou matières premières.

La plupart du temps les groupements intéressés achètent, à long ou à court terme, tous les produits d’une région ou d’un pays à un cours fixe ou variable suivant le cas. Ils créent ainsi un monopole de fait. Tous les commerçants et industries moyens devront, pour renouveler leur stock particulier, passer sous les fourches caudines des accapareurs et payer le prix fixe par ceux-ci. Bien entendu, en définitive, c’est toujours le consommateur qui fait les frais de ces opérations.

Lorsque la houille, le fer, les tissus, le blé, le vin, etc. ne sont pas assez chers, au gré des accapareurs, ils font la rafle de ces produits ou matières. Ils stockent et ne recommencent la vente qu’après avoir soigneusement monté l’opération qui leur procurera de gros bénéfices ou anéantira une concurrence qui n’a pas prévu le coup de Bourse ou la manœuvre d’achat de grande envergure.

Les accapareurs n’hésitent pas à priver tout un pays du nécessaire pour réussir une belle et profitable opération.

L’accaparement peut, pour réussir, nécessiter soit une production intense, soit un chômage partiel ou total dont la durée est subordonnée à l’importance du résultat à atteindre par les accapareurs.

Une puissante firme ou un groupe de firmes peut, par exemple, acquérir une très grande quantité de matières premières à bas prix pour forcer une firme ou un groupe de concurrents à acheter beaucoup plus cher.

La transformation rapide de ces matières en produits manufacturés peut impliquer l’emploi d’une main d’œuvre plus nombreuse, mieux payée, si les accapareurs tiennent à conquérir un marché ou à en être les arbitres. Par contre, il peut se faire que cette opération faite et réussie, les accapareurs n’aient aucun intérêt à reprendre une production normale et que, pour préparer de nouveaux coups de bourse, ils cessent momentanément ou ralentissent leur production. C’est alors le chômage qui intervient et la baisse des salaires qui en découle.

Comme on le voit, le mécanisme de l’accaparement est très compliqué. Il peut même se produire — et cela arrive souvent — que certains accapareurs jouent à la baisse exagérée pendant que des compères font la hausse pour désorienter les producteurs et acheteurs qui ignorent tout de la combinaison dont ils doivent être les victimes.

Le trafic des Halles, dans toutes les grandes capitales, donne lieu à des manœuvres constantes d’accaparement. Lorsque les mandataires — qui sont les seuls maîtres des cours des denrées — veulent faire monter ou descendre ces cours, rien ne leur est plus facile. D’un coup de téléphone, ils invitent leurs intermédiaires qui achètent dans l’ensemble du pays à forcer les arrivages ou à réduire les achats. Si les arrivages sont trop grands aujourd’hui, on les arrête demain et le tour est joué. Si les marchandises sont trop abondantes, on les resserre, pour les servir et les vendre le lendemain. Si l’intérêt du mandataire l’exige, la marchandise sera sacrifiée au lieu d’être vendue à un prix plus bas. On l’enfouira, on la jettera au ruisseau, à la poubelle, plutôt que d’en réduire le prix. Ce sont manœuvres et pratiques courantes des accapareurs de denrées. Le gouvernement, les pouvoirs publics ne l’ignorent pas, mais ne font rien pour l’empêcher.

Les mandataires des Halles, de même que les sucriers, les maitres des Forges, les grands minotiers,