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battre contre la superstition, la superstition se giissait en lui parfois, quoi qu’il en eût, et prenait rudement sa revanche.

Ce soir, après quelques secondes de lutte, ce fut la crédulité qui l’emporta. Il subissait, à son insu, l’influence de cette atmosphère de tristesse lugubre qui emplissait les demi-ténèbres de la vieille salle. — Un frisson vif courut le long de ses membres.

Sa figure jeune et joyeuse, qui avait été sur le point de sourire, devint sérieuse et s’allongea, inquiète.

— Vous les avez vus, Gertraud ?… dit-il en baissant la voix lui-même involontairement.

— Je les ai vus, répéta la jeune fille.

— Quand cela ?

— Il y a juste aujourd’hui neuf mois… c’était par un soir tout pareil à celui-ci… il faisait seulement plus froid, parce qu’on était au cœur de l’hiver, et le vent du nord jetait contre les vitres de grands tourbillons de neige… La comtesse Margarethe était couchée, comme aujourd’hui, sur son lit ; les potions du docteur Mira l’avaient rendue malade… Comme tout à l’heure, un coup retentit, frappé au plastron de la grille.

» Un voyageur entra. Nul ne le connaissait parmi les gens du château. — Il était couvert d’un grand manteau noir. Son visage était noble et fier, sous les longues boucles de ses cheveux.

» Quand il entra, Margarethe poussa un cri. — Je ne saurais point dire si c’était de la douleur ou de la joie…

» L’étranger s’assit pour souper à la table de Gunther, puis il se retira dans l’appartement qui lui fut assigné par Zachœus Nesmer.

» Hans, je n’ai jamais dit ces choses à personne et je ne les dirai qu’à vous qui m’avez juré d’être mon mari. — C’est le secret de ma chère maîtresse, pour qui je donnerais ma vie, et peut-être notre amour…

Hans lui prit les mains et les baisa tendrement.

— Je suis heureux de lire au fond de votre bon cœur, Trudchen, répondit-il. — Aimez la comtesse Margarethe… aimez-la plus que moi et avant moi !… c’est la fille du noble Ulrich, mon bon maître ; c’est la sœur des trois déshérités que je voudrais voir puissants et riches au prix de tout mon sang !