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çonnerie, les moulures dorées des grosses poutres et des frises bizarrement découpées. — Au-dessus des portes, les panneaux montraient leurs trophées déteints.

Quatre ou cinq grands cadres dorés, pendus contre la tapisserie mobile, entouraient les visages austères et à demi-effacés des seigneurs de Bluthaupt, qui avaient vu Jérusalem, au saint temps des croisades. Entre ces visages, malgré le mauvais état des peintures, il y avait des rapports frappants. — Bluthaupt, disait une légende de la montagne, gardait de siècle en siècle les mêmes traits et le même cœur.

Vis-à-vis de la cheminée, deux armures d’acier jetaient de sombres étincelles. — Sur les écus, suspendus au-devant des cuirasses vides, on pouvait distinguer les émaux de Bluthaupt, dont les armes (à enquerre) étaient « de sable à trois hommes ou bustes de gueules[1]. »

Toutes ces choses avaient un aspect lugubre et forçaient l’esprit à reculer vers les ténèbres du passé. — Ces rideaux sombres qui étouffaient des cris de douleur, ces murailles vêtues de deuil, ces fenêtres à vitraux colorés, où parfois un rayon de lune mettait une apparence de mouvement et de vie, tout jusqu’au groupe immobile des quatre hommes, sur qui la lumière des lampes tombait d’aplomb, prêtait à l’imagination de vagues terreurs.

Quand le vent gémissait plus aigu, dans les fentes des croisées, arrachant un accord étrange aux harpes éoliennes tendues entre les cheminées du schloss ; ou quand les monstres de tôle qui servaient de girouettes laissaient tomber leurs cris plaintifs, Hans et Gertraud tressaillaient comme à la voix d’un être humain en détresse.

Gertraud avait été élevée au schloss ; Hans était un vassal de feu le comte Ulrich, et venait de l’autre côté de Heidelberg.

Ils tenaient tous deux une place à part parmi la nombreuse livrée de Gunther, et leurs services étaient dévolus exclusivement à la comtesse Margarethe.

  1. Trois hommes rouges sur un fond noir : ces armoiries, qui jouent sur le nom (Bluthaupt signifie tête sanglante), forment exception aux règles ordinaires du blason, lesquelles défendent de charger couleur sur couleur. Ce sont les armes de deux grandes familles d’Allemagne.