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ment avec une adresse passable, et son effronterie réussit à tromper quelquefois ; ses manières sont une contrefaçon à peu près réussie des allures du grand monde, et j’ai vu un nombre considérable de bourgeois qui le regardaient comme le type du grand seigneur… Malheureusement, il s’est trouvé à la tête d’une maison immense, et sa position l’a écrasé… Si le gracioso des Funambules débutait au Théâtre-Français, on le sifflerait ; de même tel aigrefin qui brillerait à la Bourse, parmi les prestidigitateurs de troisième ordre, ne sait point porter les millions. La pauvre tête de Reinhold a sauté ; il s’est cru un grand économiste ; il s’est agité follement pour masquer son impuissance, et a poussé jusqu’au grotesque les prétentions de sa vanité puérile… C’est lui qui est cause en grande partie de la retraite du vieux Moïse… il s’est jeté dans mille et une spéculations absurdes dont l’idée ne pouvait fermenter que dans son cerveau étroit !…

— Ses tentatives ont dû discréditer la maison ? dit M. de Rodach.

— Mon Dieu, pas précisément, répliqua le docteur ; Reinhold possède à ce sujet une certaine adresse. Ses spéculations, d’ailleurs, s’attaquent généralement à la misère, et la misère, qui ne sait pas se défendre, n’a pas même la force de se plaindre… Ce serait tout profit pour un homme de tête !… Occupez-vous de prendre au pauvre la moitié de son pain quotidien, et l’on vous déclarera philanthrope… L’affaire du Temple, qui est, en définitive, une damnable usure, puisque Reinhold, sous prétexte de payer le loyer de ces malheureux, leur prend une bonne part de leur bénéfice, lui a donné une réputation de charité fort recommandable… Ce qui est dangereux, c’est la multiplicité folle de ses entreprises et le droit qu’il a de puiser à notre caisse pour réaliser toutes ces pauvres lubies… Reinhold est pour la maison un fardeau inutile, une excroissance odieuse qui peut devenir mortelle, si on ne l’extirpe pas à temps.

— Et en votre qualité de docteur, demanda Rodach, auriez-vous l’envie d’essayer cette cure ?…

— Monsieur le baron, répondit Mira, j’ai des propositions fort importantes à vous soumettre, et j’espère que vous ne vous repentirez point de m’avoir accordé quelques minutes d’audience… Mais, auparavant, il me paraît indispensable de vous dire un mot au sujet des trois filles de M. de Geldberg…