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trefois toute une principauté, » a certes bien bon air sur la place.

Personne n’était forcé de savoir pour quelle somme ledit domaine était grevé d’hypothèques…

Encore une fois, tout allait à souhait. Loin de s’écrouler sous le poids des malversations de ses chefs, la maison de Geldberg allait monter d’un cran et prendre une place définitive parmi les comptoirs les plus importants de l’Europe. Et c’était justement à cette heure favorable que le hasard ou la trahison jetait en présence des trois associés une vivante menace !

Ils ne s’étaient point émus aux plaintes de leur caissier, ils avaient traité comme en se jouant les misérables embarras de leur situation financière, parce que leurs yeux s’étaient fixés sur le brillant avenir.

Mais maintenant un nuage voilait tout à coup cet avenir ; le secret, qui était pour eux la fortune, ne leur appartenait plus.

Pendant toute une longue minute, ils restèrent consternés et pâles de colère.

Le regard du baron de Rodach tombait sur eux, calme et froid. Sans qu’ils pussent s’en douter, il observait curieusement leurs physionomies et cherchait à les juger en ce premier moment de trouble.

Sur les trois, le docteur José Mira fut le moins longtemps à se remettre ; mais il ne jugea point à propos de prendre la parole.

Regnault faisait évidemment appel à son sang-froid qui le fuyait, et cherchait des mots pour dominer tout d’un coup l’intrus.

Mais M. le chevalier de Reinhold avait un ennemi acharné au dedans de lui-même. Il était lâche comme au temps où il se nommait Jacques Regnault, et, s’il osait quelquefois, c’était en fermant les yeux et en grisant sa faiblesse.

Il n’était point de ceux que le succès amende. Vingt ans de prospérités ne l’avaient point fait meilleur. C’était toujours l’esprit fin, mais étroit, astucieux, mais frivole, de l’aventurier que nous avons vu au schloss de Bluthaupt. À vieillir il n’avait rien perdu ni rien gagné, pas même de la prudence. Il restait cet être incomplet que son étourderie même rendait plus dangereux et masquait davantage : être nul pour le bien, primesautier à l’égard du mal, machinant sans avoir besoin de penser et comme on