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se procurer une lettre… Je sais des gens qui payeraient cinquante louis pour être engagés… Mais ce sera une réunion tout à fait choisie : il n’y aura que des gens titrés et des millionnaires.

— Je ne sais pas où est situé le château de Geldberg, fit observer le jeune vicomte ; — mais il me semble que ce doit être un peu loin pour une fête parisienne.

— C’est là le beau ! s’écria madame d’Audemer. C’est là l’excentrique, le splendide, le royal… La maison de Geldberg se charge de transporter tous ses invités jusqu’au fin fond de l’Allemagne… Il y aura rafle de chevaux de poste… Véfour sera chargé de préparer des étapes sur la route, et, au lieu des repas d’auberge, on dînera comme au Palais-Royal…

— Ma foi, dit l’enseigne, je conviens que cela mérite d’être vu ?

— Vous sentez bien, repartit madame d’Audemer en clignant de l’œil légèrement, qu’il n’y a rien encore d’officiel… mais nous avons les premières nouvelles… ce que je vous dis là, nous le tenons du chevalier de Reinhold lui-même, qui vient nous voir à peu près tous les jours… N’est-ce pas, Denise ?

La jeune fille s’inclina en signe d’affirmation ; mais cette fois, elle eut beau s’efforcer, sa bouche pâle et contractée ne put parvenir à ébaucher un sourire. Son malaise semblait augmenter à chaque instant. Il y avait sur son visage défait un air de souffrance, et l’on devinait le travail de sa volonté aux abois qui tâchait d’arrêter ses larmes à l’entrée de sa paupière…

Tandis que sa mère parlait, elle pensait. Une idée accablante pesait sur son cœur. Il n’y avait plus à s’y méprendre, sa détresse croissante et longtemps comprimée se faisait jour au dehors.

Mais madame la vicomtesse d’Audemer ne prenait point garde. Elle était amoureuse de la maison de Geldberg, qui dépensait des centaines de mille francs à donner une fête. Depuis deux ou trois jours qu’elle était dans le secret des magnificences promises, elle ne pouvait songer qu’à son voyage, à ses toilettes, à celles de sa fille, et au glorieux bonheur qu’il y aurait à s’unir par les liens du mariage à cette famille de Geldberg, si riche et si puissante.

D’ailleurs, en bonne conscience, il n’est pas prudent de s’occuper trop des petits malaises qui prennent les jeunes filles. L’attention qu’on y donne