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heureuses ; mais Dieu n’est pas pour nous sans pitié, puisque Jean, notre fils, a un bon cœur et qu’il nous aime.

— C’est vrai ! c’est vrai ! dit la vieille femme ; — Jean est un brave enfant… nous pourrions être plus malheureux, encore…

Elle essaya de sourire, mais une larme vint sur les cils blanchis de sa paupière.

Ses mains sèches et plissées sortirent de ses draps pour cacher son visage.

Victoire cessa de travailler.

L’aïeule sanglotait…

L’idiot fouettait son banc à tour de bras, et interrompait sa chanson interminable en criant à tue-tête :

— Hue ! bourrique !… hue donc ! Suzon !…

— Mon Dieu, murmurait la vieille femme, — je voudrais ne pas vous abandonner, mes pauvres enfants… mais c’est que je suis bien âgée pour tant souffrir, et bien usée par la peine !… Sais-tu, Victoire, qu’il y a vingt-cinq ans que je pleure toutes les nuits… Nous l’aimions si tendrement, son père et moi !… son bon père qui est mort en l’appelant et en priant Dieu de le bénir !…

Victoire s’accoudait sur le maigre matelas. Elle cherchait comment rompre cet entretien qui revenait chaque jour, et où la vieille femme perdait ce qui lui restait de force.

— Il y a vingt-cinq ans, reprit cette dernière en se découvrant le visage, — nous étions riches ! ma fille, et tout le monde disait : « Les Regnault ont du bonheur… » J’avais de beaux enfants, tu t’en souviens… Pierre, ton mari, que tu aimais tant !… Joseph, mon second fils, le brave, l’honnête Joseph !… Jean, qui a donné son nom à ton aîné… Et mes filles, comme elles étaient jolies !… Dans tout le Temple et dans toute la ville, on n’en aurait point trouvé de pareilles… Oh ! c’était la vérité… les Regnault avaient du bonheur !…

— Cela reviendra, bonne mère, balbutia Victoire.

L’aïeule la regarda en face.

— Les morts ne reviennent point, répondit-elle.

Puis son œil éteint s’alluma aux feux d’un éclair fugitif.

— Ils étaient jaloux des Regnault ! reprit-elle, et il y avait de quoi !…