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En ce temps-là, le comte Ulrich était rosecroix ; il travaillait de son mieux à la restauration de la branche aînée de Bourbon, et passait pour l’un des membres les plus actifs du Tugenbund. Le jeune vicomte d’Audemer unissait ses efforts aux siens, et tous deux avaient combattu ensemble parmi les adversaires de Napoléon.

Plus tard, Ulrich devait tomber sous le couteau d’un agent russe. — Mais c’est qu’il n’est point facile d’éclairer le labyrinthe politique d’une tête allemande. Il faut à un Germain de la bonne roche un tyran à combattre, de mauvaises chansons à rimer, et une société secrète quelconque qui lui permette de boire mystérieusement de la bière.

Les membres de la Burschenschaft, dont faisait partie Karl Sand, l’assassin de Kotzebue, étaient les rosecroix qui avaient suivi l’empereur Alexandre et combattu avec Blucher.

Dans dix ans, si les rois tombaient, les universités d’Allemagne feraient d’atroces chansons et boiraient d’inconcevables quantifiés de bière en l’honneur des souverains déchus. — Et gare aux tribuns !

Il est bien rare, du reste, que ces conjurations arrivent au tragique. Ulrich de Bluthaupt fut une malheureuse exception, et sa mort arriva comme une sorte de représailles au meurtre de l’agent russe Kotzebue.

À l’époque de sa mort, ses deux filles étaient mariées déjà : l’aînée, la comtesse Hélène, avait épousé le vicomte d’Audemer ; — la seconde, la comtesse Margarethe, s’était unie, au moyen de dispenses papales, au frère aîné de son père, le vieux Gunther de Bluthaupt.

Cet étrange mariage ne pourrait point s’expliquer par l’amitié mutuelle des deux frères : Gunther avait un esprit sombre et porté vers la solitude  ; Ulrich et lui ne se rapprochaient qu’à de bien rares intervalles.

Mais Gunther n’avait point d’enfants ; il était bon de réunir en un faisceau la majeure partie des grands biens de Bluthaupt. — Il y avait d’ailleurs dans la famille, depuis des siècles, une tradition superstitieuse qui commandait assurément le respect.

Le sang de Bluthaupt, disait une vieille légende, se fécondait lui-même, et chaque fois que le nom avait été près de périr, les chartes déposées aux archives du schloss montraient quelque graff décrépit épousant une jolie nièce ou une jolie cousine.