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Ils étaient six, et nous en connaissons trois déjà : le madgyar Yanos Georgyi, le chevalier de Regnauld et l’usurier Mosès Geld. — Les autres étaient Zachœus Nesmer, intendant de Gunther de Bluthaupt, frère aîné du malheureux comte Ulrich, Fabricius Van-Praët et le docteur portugais José Mira.

Personne ne les avait inquiétés, bien que le comte Ulrich eût beaucoup d’amis. Ses trois fils, qui atteignaient l’âge d’homme, se seraient chargés peut-être de l’œuvre de la vengeance ; mais ils étaient fortement compromis eux-mêmes dans les conjurations des Landsmannchaften, et leurs voix de proscrits ne pouvaient point s’élever devant les cours de justice.

Ils avaient fréquenté tour à tour les universités d’Iéna, de Munich et de Heidelberg. Leur père, qui avait été l’un des plus ardents ennemis des rois, avait en eux de dignes successeurs. Malgré leur jeunesse, on les regardait comme les chefs de la ligue universitaire.

Ils avaient vingt ans ; ils étaient jumeaux ; leur naissance était illégitime ; ils ne portaient point le nom de Bluthaupt.

On parlait d’eux beaucoup dans le Palatinat et dans la Bavière, mais bien peu de gens les connaissaient.

Du vivant de leur père, ils habitaient le château de Rothe, situé sur les bords du Rhin, de l’autre côté de Heidelberg. Depuis la mort d’Ulrich, ils menaient une existence errante, traversant l’Allemagne en tous sens et se réfugiant en France lorsqu’ils voyaient leur liberté menacée.

Les anciens vassaux de Rothe avaient pour eux un attachement ardent et profond. Le reste du pays leur portait une sorte d’intérêt romanesque. On les aimait comme on aime en Allemagne les héros de ballades ou de légendes, — et cet attrait n’excluait point une sorte de crainte. Ils étaient du sang de Bluthaupt, l’antique famille dont les traditions sans fin avaient une couleur diabolique.

Lorsqu’ils se rendaient en France, leur hôte était M. d’Audemcr, le mari de leur sœur Hélène.

Il y avait bien longtemps que le vicomte Raymond était lié avec la famille de Bluthaupt. Son père et lui, lors de l’émigration, avaient trouvé un asile au château de Rothe. Le vicomte y était resté, depuis le jour de son enfance jusqu’à la chute de l’Empire.