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— Voilà le hic ! il y a bien vingt ans que je ne les ai vus… et je n’ai jamais su les distinguer l’un de l’autre.

Johann reparut sur le seuil avec des bouteilles pleines. Par une sorte d’accord tacite, tous les convives se turent à la fois, et pas une allusion ne fut faite à ce qui venait de se passer.

Seulement, on se regardait de temps à autre à la dérobée, et l’on échangeait des signes muets d’étonnement.

Nul ne fit fête au vin apporté par le maître de la Girafe. Une contrainte lourde pesait désormais sur l’assemblée. Johann avait beau faire. Chacun gardait quelque chose sur le cœur. Fritz tout seul continuait de boire sans relâche, et ne prenait aucune part à la préoccupation générale.

Il balbutiait dans son verre une sorte de long monologue fréquemment interrompu. Il parlait de la Hœlle de Bluthaupt et d’un cri d’agonie qui retentissait au fond de sa mémoire ; il disait voir le visage d’un meurtrier lâche, aux rayons de la lune…

Mais, chaque fois que Fritz s’enivrait, c’était toujours la même histoire. Il avait le vin lugubre. Personne ne s’avisait de donner attention à ses noires lubies.

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Hans Dorn et l’étranger marchaient avec lenteur le long de la rue du Petit-Thouars. Les rayons pâles des réverbères éclairaient la haute taille du baron de Rodach, drapée dans les plis sombres de son manteau.

C’était lui qu’on avait aperçu naguère, épiant du dehors ce qui se passait à l’intérieur du cabaret de la Girafe.

Depuis le moment où il avait frappé à la porte de cette maison neuve qui remplaçait l’ancienne demeure de Hans, dans la petite rue de Beaujolais, le baron avait continué sa recherche avec patience. La rue de Beaujolais n’est pas longue ; il était entré successivement dans toutes les maisons, et n’y avait trouvé personne qui connût le marchand d’habits Hans Dorn.

Il y a aux abords du Temple tant de marchands d’habits et de noms tudesques !

La nouvelle demeure de Hans était séparée de la rue de Beaujolais par toute la longueur de la place de la Rotonde.