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pain sec et ils buvaient de l’eau pour subvenir aux besoins de l’enfant qu’ils aimaient tous les trois avec passion.

» J’ai vu bien souvent des larmes dans les yeux du noble Otto, tandis qu’il contemplait le sommeil souriant de son neveu. Il songeait sans doute à la comtesse Margarethe, dont l’enfant était tout le portrait.

» J’ai vu Goëtz, l’insouciant, et Albert, le frivole, se pencher, pâles d’émotion, au-dessus du berceau…

» Si Dieu l’avait permis, le petit Gunther aurait eu trois vaillants appuis dans la vie, car les bâtards ont tous trois le même cœur !

» Il était beau. La douce âme de sa mère était dans ses grands yeux bleus. Gertraud et moi, nous eussions donné nos vies pour lui épargner des larmes…

» Quatre ans se passèrent. Ma femme devint enceinte, et donna le jour à cette pauvre enfant qui porte son nom aujourd’hui et qui est mon seul bien sur la terre… Les trois bâtards cessèrent tout à coup, vers ce temps, de visiter notre maison… Leurs ennemis avaient le dessus ; la police autrichienne avait surpris le secret de leur vie errante : ils étaient captifs dans les prisons de Vienne.

» Nous ne savions point ce qui se passait dans les environs du château de Bluthaupt ; mais il paraît que les anciens tenanciers du vieux comte continuaient à s’occuper de la catastrophe qui avait marqué la nuit de la Toussaint… Dans leur ignorance, amie du surnaturel, ils donnaient toujours le nom de fils du diable à l’héritier de leur seigneur… Vous devez connaître cela mieux que moi, Hermann, et vous, Fritz, puisque vous étiez encore dans le Wurtzbourg. »

— Un homme ne peut dire autre chose que ce qu’il entend raconter, répliqua Hermann avec une sorte de honte, — tous ceux qui parlaient de l’enfant affirmaient que le démon était son père… et véritablement voisin Hans, le comte Gunther est mort bien vieux !…

Johann, qui avait écouté Hans avec une attention avide, approuva du geste et renforça la malice de son sourire.

Fritz buvait. Ses yeux étaient fixes et mornes. Ses lèvres remuaient par intervalles, et les paroles qu’il prononçait n’étaient point entendues.

— On s’occupait beaucoup de nous autour du schloss, reprit Hans. Le