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venu ici pour chanter des airs du pays et pour causer de nos vieilles histoires de Bluthaupt. Chantons et causons, mes camarades, c’est le moyen de me guérir !

Hans secoua les boucles de ses cheveux grisonnants, et leva son verre au-devant de son visage, où un rayon de gaieté cordiale était revenu.

Il entonna le premier couplet d’une chanson allemande qui avait retenti bien souvent autrefois dans les hautes voûtes de la salle de justice, au château de Bluthaupt.

Tous les convives lui prêtèrent aussitôt l’appui de leurs voix, et le chant, répété en chœur, parvint jusqu’aux oreilles des chalands de passage qui buvaient dans la salle d’entrée.

On fit silence. Les canons de vin épais s’arrêtèrent à moitié chemin des bouches altérées. Plus d’un cœur battit, plus d’un œil se mouilla. C’était comme un bon vent qui apportait à l’improviste la voix aimée de la patrie.

Et quand le premier couplet fut fini, tous les pauvres émigrés dirent : Bravo ! et burent à la santé de ceux qui leur parlaient de l’Allemagne.

Dans la chambre réservée, l’émotion était plus grande encore. Lorsque Hans commença le second couplet, plus d’une voix trembla en l’accompagnant.

C’était un de ces airs mélancoliques et simples que le sentiment musical, particulier à la race germaine, entoure d’une belle harmonie. Le pays tout entier était dans ce chant qui venait d’Allemagne et que les Allemands répétaient.

Ils y mettaient leur âme, et, à mesure que les notes tombaient émues, les souvenirs surgissaient en foule ; le passé se réveillait. Ils voyaient tous, au milieu du grand paysage de la montagne, le schloss antique qui dressait fièrement la vieillesse de ses tours.

Le dernier son mourut au bruit de verres qui se choquaient ; puis il se fit un long silence.

— C’était le bon temps ! dit Hermann avec un gros soupir.

Hans avait les yeux fixés dans le vide, et, la bouche entr’ouverte, il semblait sourire au fond de sa mémoire.