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plus de souverains d’or que notre enjeu ne contenait de krentzers… Veuillez vous rassurer, mon vieil ami ; notre partie est achevée, mais nous avons encore à causer.

Otto mit familièrement ses deux mains sur les épaules de l’ancien majordome, et le contraignit à se rasseoir. Cela fait, il remplit les verres jusqu’au bord, et approcha le sien de ses lèvres.

— À votre santé ! dit-il : sans le savoir, vous venez de rafler 5,000 florins en un coup de cartes !

Le geôlier ouvrit de grands yeux et le regarda d’un air interdit :

— Serait-il fou ! pensa-t-il à part lui.

Au lieu de reprendre sa place, Otto gagna un enfoncement situé derrière son lit, et qui lui servait de cabinet de toilette. Il en retira un costume complet qu’il n’avait point porté depuis son arrestation : redingote de voyage, manteau ayant rendu déjà de longs services, mais à l’épreuve de la pluie, et bottes montantes armées d’éperons.

Blasius le regardait faire avec stupéfaction. Il bourrait machinalement sa pipe et se répétait, non sans un véritable chagrin :

— Le pauvre garçon n’est pas seulement amoureux… il est fou !… fou à lier !… C’est un grand malheur !

Otto, cependant, échangeait ses pantoufles fourrées contre ses bottes à l’écuyère. Il mit de l’or dans les poches de son gilet, revêtit sa redingote de voyage et plaça son manteau plié sous son bras.

— Voilà ! dit-il ; maintenant il ne me faut plus que votre douillette, et je vous la paye 5,000 florins.

Maître Blasius croyait rêver.

— Couchez-vous, croyez-moi, meinherr Otto, répliqua-t-il ; une bonne nuit de sommeil pourra calmer peut-être ce transport.

Otto roula un fauteuil jusqu’auprès de celui du geôlier et s’assit.

— Parlons raison, dit-il d’une voix brève et ferme, mais parlons vite, parce que je n’ai pas de temps à perdre.

Blasius ne put s’empêcher de sourire.

— Vous êtes un honnête homme, reprit Otto, et la Diète vous a chargé de trois prisonniers accusés de meurtre… Deux de ces prisonniers se sont évadés.