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LE DRAPEAU BLANC

— Devrai-je dire le nom de ce blessé ? demanda le prêtre, qui se rappelait quelque peu avoir entendu parler de certaines amours entre le vicomte et une certaine Marguerite de Loisel.

— Non… gardez-vous en bien, mon Père.

— Bien. Est-ce tout ce que vous avez à me confier ?

— Oui. Mais… si Marguerite paraissait hésiter, ah ! monsieur l’abbé, je vous prie d’insister…

La voix du vicomte se brisa tout à coup dans sa gorge, et sa dernière parole s’acheva dans un hoquet. Puis, il enfouit son visage dans l’oreiller et se mit à pleurer.

— Pourquoi pleurez-vous ainsi ? demanda tendrement le prêtre, très ému.

— Ah ! messire, si vous saviez toute la confiance que j’ai dans le dévouement de cette jeune fille ! Il me semble que je mourrai sans ses soins.

— Tranquillisez-vous, mon ami, dit l’abbé, je prends sur moi de vous faire confier à la garde de Marguerite de Loisel.

— Merci, merci, monsieur l’abbé, s’écria de Loys, vous me faites espérer encore dans la vie !

Le prêtre quitta le vicomte pour se mettre à la recherche d’un chirurgien. Mais l’homme de l’art ne se présenta qu’à trois heures de l’après-midi.

Il trouva le vicomte si faible, qu’il dut lui faire boire une potion à forte dose de narcotique. Puis, durant deux heures il travailla à panser les blessures du jeune gentilhomme. Il en compta onze, dont plusieurs, néanmoins, n’étaient que des égratignures. Mais il était dans l’abdomen deux plaies affreuses qui lui causèrent quelque inquiétude. Tout de même, lorsqu’il eut terminé sa besogne, il dit au vicomte qui sortait d’un lourd sommeil produit par la potion :

— Monsieur le vicomte, je crois bien que vous en réchapperez, mais ce sera long, et vous aurez besoin de soins très attentifs. Aussi vais-je vous faire conduire aux Ursulines où sont d’autres officiers blessés.

— Non, non, monsieur, ne donnez pas de tels ordres pour le moment, se récria le vicomte. Ne donnez pas cet ordre avant ce soir au moins, avant que je vous aie revu !

Quoique surpris de ces paroles, le chirurgien consentit à faire la volonté du blessé.

— C’est bien, dit-il, je vous laisserai ici. Ce soir, je viendrai prendre de vos nouvelles.

Le vicomte fut laissé à la garde de deux soldats de sa compagnie et d’une femme du voisinage. C’était l’épouse d’un boulanger dont l’habitation avait été complètement détruite, et qui faisait partie de la garnison : cette brave femme, comme beaucoup d’autres du reste, avait offert ses services pour le soin des blessés.

Il faut croire que la belle conduite du vicomte de Loys sur les Plaines d’Abraham avait rapidement couru la cité et la campagne voisine, puisque, vers les sept heures du soir, son ancien ami et camarade de plaisirs, le chevalier de Coulevent, arriva comme un coup de vent à la baraque. Disons que Monsieur de Coulevent s’était borné, durant la bataille, à faire le guet avec cinquante gardes aux abords de la demeure de M. l’intendant Bigot.

— Ah ! mon pauvre de Loys, s’écria de Coulevent, en entrant, j’apprends que tu te meurs !

Le vicomte sourit avec ironie.

— Non, mon cher ami, dit-il, il paraît que mon heure n’est pas encore venue, si j’en crois le chirurgien qui m’a pansé.

— Non ?… Tant mieux, mon cher, car on aurait été bien chagriné de ne plus te revoir.

— Qui ? on… interrogea de Loys en souriant toujours avec un air moqueur.

— Mais… tes amis… tous ceux qui s’intéressent à toi !

— Et encore ? « Tes amis »… cela est si vague.

— Mais… monsieur l’intendant, ce brave Cadet, cet excellent Varin, ce sombre mais sympathique Deschenaux ; et aussi toutes nos bonnes amies qui, à cette heure, crois-moi si tu veux, portent ton deuil !

Le vicomte partit de rire.

— Es-tu fou, de Coulevent ?

— Non, tu vois bien. Je te jure que tu nous manques à tous. Tiens ! ce soir encore il y aura réjouissances chez l’intendant, et Madame Péan elle-même, en apprenant que tu étais gravement blessé, s’est écriée : « Ce cher vicomte, n’était-ce pas assez de nous délaisser qu’il veuille à présent quitter ce monde enchanteur ! »

— Ah ! ah ! madame Péan s’intéresse à moi tant que cela ? Eh bien ! de Coulevent, se mit à rire le jeune homme, cours cher-