Page:Féron - La besace d'amour, 1925.djvu/28

Cette page a été validée par deux contributeurs.
26
LA BESACE D’AMOUR

elles eurent l’impression qu’elles touchaient au dénouement du drame qu’elles avaient traversé et qui avait eu son prologue aux Indes.

Dès lors l’espoir et l’anxiété se partagèrent leur esprit.

Bigot, qui était un physionomiste et un psychologue devina de suite par les attitudes de ces deux femmes inconnues qu’elles n’étaient pas étrangères tout à fait à la disgrâce qui atteignait si soudainement son protégé, le baron de Loisel. Il en éprouva une vive curiosité et une profonde inquiétude en même temps. Mais il ne laissa rien paraître de ses sentiments intérieurs, et il lui vint à l’esprit une idée qu’il décida de mettre à jour. Il sourit donc encore avec la meilleure grâce du monde, retourna au timbre de bronze qu’il frappa du marteau d’argent.

Le même domestique parut.

— Jérôme, dit Bigot, faites préparer ma voiture et commandez à messieurs de Loys et de Coulevent de m’accompagner avec dix gardes jusqu’au Château Saint-Louis… toute affaire cessante !

— Mesdames, reprit Bigot, après que le domestique se fût retiré, voulez-vous me permettre de vous offrir ma voiture ?

Mme de Ferrière ne put saisir le sens de cette invitation, elle crut comprendre que l’intendant leur offrait sa voiture pour les conduire chez elles. Et elle répondit :

— Monsieur, nous avons notre cabriolet.

— Je sais, madame, répondit Bigot, plus gracieux que jamais. Mais je désire, au cas où votre présence serait nécessaire — car la chose est très grave — vous emmener au Château.

Troublée et indécise devant cette invitation formelle, Mme de Ferrière répliqua :

— Si vous pensez, monsieur, que c’est nécessaire…

— Je ne peux affirmer, madame, que votre présence au Château soit nécessaire, mais elle pourrait fort bien devenir utile. Je vous prierai donc d’accepter ma voiture, et moi, si vous le permettez, je prendrai votre cabriolet.

— Monsieur… ne put s’empêcher de rougir Mme de Ferrière tout interdite par la courtoisie de Bigot qui lui parut comme le type du parfait gentilhomme.

— C’est entendu, madame ; je vais appeler une camériste qui vous fera les honneurs de l’hospitalité jusqu’au moment du départ.

Pour la troisième fois le timbre de bronze retentit.

L’instant d’après, une femme d’âge mûr, de bonnes manières et d’une mise soignée, parut.

— Madame Thérèse, dit Bigot, je vous confie l’hospitalité de ces dames jusqu’au moment où ma voiture sera prête à les recevoir.

Et, après une longue révérence, François Bigot, toujours souriant, se retira.


CHAPITRE VIII

OÙ FLAMBARD SE FAIT OUVRIR LES PORTES QU’ON S’OBSTINAIT À VOULOIR TENIR FERMÉES


Flambard était arrivé devant le château juste au moment où le baron de Loisel et sa fille Marguerite pénétraient dans la salle basse en laquelle avaient été enfermés le mendiant et le clerc de notaire.

Il n’était pas facile au premier venu de pénétrer en cette maison vice-royale… c’était un Palais de Versailles et c’était un Louvre ! À moins d’être habitué ou un fonctionnaire connu des gardes, il fallait d’abord, pour être introduit dans une sorte de cour intérieure, un mot de passe. De cette cour pour entrer dans le grand parloir du Château il fallait parlementer avec un contingent d’huissiers, fort peu aimables envers les importuns ou les personnes sans qualités ou sans attache quelconque avec la maison de M. de Vaudreuil. Une fois qu’on avait réussi à arriver jusqu’à ce parloir, tout n’était pas dit, du moins si l’on avait affaire soit au marquis de Vaudreuil, lorsqu’il habitait le Château, soit à son intendant ou à quelque autre personnage, tel encore le sieur Varin, trésorier-royal, tel encore le capitaine des gardes, M. de Croix-Lys, actuellement à Montréal où il avait accompagné le marquis de Vaudreuil. La consigne était très sévère : il y avait les heures où ces grands personnages recevaient, mais en dehors de ces heures strictement réglementaires, n’étaient admis que des êtres privilégiés, ou de hauts fonctionnaires que les affaires appelaient là d’urgence.

Les heures de réception ou d’admission pour les sujets du roi en général étaient de deux heures à quatre heures précises de l’après-midi. Il y avait bien une heure d’admission dans la matinée, entre onze heures et midi mais elle n’était que pour les fonctionnaires.

Flambard se présenta donc au Château à quatre heures et demie… même que la demie était déjà fort entamée. Mais Flambard n’était pas un personnage ordinaire, du moins il le pensait, il le pensait d’autant plus à cause de l’importance de l’affaire qui l’amenait là. Flambard ne connaissait rien des choses de la Nouvelle-France, rien de ses coutumes, rien de ses usages, rien ou presque rien des hommes qui l’administraient. Si Flambard avait emmené au Canada Mme de Ferrière et sa nièce sur les instructions du comte de Maubertin, il était aussitôt retourné en Europe, sans qu’on sût jamais exactement en quel endroit du continent. Puis il était revenu au Canada le 13 de ce mois de mai 1756 en même temps que les troupes royales, le marquis de Montcalm et les officiers qui l’accompagnaient. Il avait voyagé au travers de ce monde de la guerre et de l’aristocratie, comme un digne commerçant qui venait s’établir dans ce pays nouveau.

Flambard ne pouvait savoir que le Château Saint-Louis était une autre maison royale en laquelle n’entre pas qui veut.

Et l’eût-il su ou appris, cela ne l’aurait pas inquiété une demi-seconde ; car Flambard, tout en étant français et bon sujet du roi, ne reconnaissait d’autre autorité sur la nature humaine que l’autorité de sa propre humaine nature, que l’autorité de Dieu, que l’autorité de son maître et ami le comte de Maubertin. En dehors de ces trois autorités, qui pour lui représentaient l’autorité du roi, Flambard se considérait comme son propre maître. Chaque fois qu’il se donnait un ordre, cet ordre était exécuté séance tenante au mieux de ses capacités et de son intelligence. Si donc Flambard croyait qu’il devait entrer au Château Saint-Louis pour quelque affaire qu’il jugeait importante, il entrerait dans le dit Château, quoi