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tout oublier un moment. Puis, je me cherchais des excuses : que pouvais-je faire autre que ce que j’avais fait ? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec ce temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit ? Non, ça ne se pouvait pas. Et, un peu tranquillisé par ces raisons, je me repaissais de son image que je croyais avoir encore devant mes paupières.

Certes, son dernier regard, en me quittant, n’était plus ce regard méchant, transperçant comme une épée, qu’elle m’avait jeté dans la cour du château, la nuit de l’incendie. La haine méprisante qui débordait alors de tout son être avait disparu. Je comprenais bien que ma manière d’être avec elle, ce soir, avait dû amener ce changement ; mais il me semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l’expression de sa physionomie, qu’il y avait quelque chose de plus que de la reconnaissance pour un service rendu. Dans ma folie, je me disais : « Cette fille fière et rebelle à l’amour, que les mauvais exemples de ses sœurs et les galanteries des jeunes fous qui fréquentaient à l’Herm n’ont pu gâter, a-t-elle été touchée par la passion ardente qui flambait visiblement en moi, encore que je m’efforçasse de la cacher ? » Certes, en laissant de côté ma misérable situation, je pouvais n’en être pas trop étonné. À cette époque, j’étais un robuste et beau mâle, bien fait pour tourner la tête d’une de ces grandes dames dont j’avais ouï parler, qui prennent leurs amants dans une