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LES DERNIÈRES ANNÉES

toutes les qualités d’un chef d’école ». Ces jeunes poètes, c’étaient ceux que l’on commençait dès lors à nommer les Parnassiens, parce que, l’année précédente, ils avaient publié en commun une sorte d’anthologie intitulée Le Parnasse Contemporain, recueil de vers nouveaux. Je ne prétends pas faire ici l’histoire de l’école parnassienne. Mais il est impossible de traiter de l’influence littéraire de Leconte de Lisle sans l’esquisser au moins à grands traits.

Donc, vers 1860, il y avait à Paris un certain nombre de jeunes hommes qui prétendaient, chacun de son côté, relever et soutenir la grande tradition poétique, instaurée ou restaurée chez nous par le romantisme, et qui paraissait, depuis quelques années, avoir fléchi. Ces jeunes gens étaient d’origine très diverse. Les uns étaient parisiens ; les autres venaient de leur province. Les uns étaient pauvres, et les autres étaient riches. Les uns sortaient de familles bourgeoises, voire aristocratiques ; les autres avaient au moins un pied dans la bohème. Ils n’avaient de commun que l’ardeur de la jeunesse, l’amour de leur art, le respect des maîtres et la noble ambition de devenir des maîtres à leur tour. Mais cette communauté de goûts et d’aspirations fit qu’ils ne tardèrent pas à se joindre. Ils se rencontrèrent tout d’abord, sur la rive droite, dans les bureaux de la Revue Fantaisiste, que venait de fonder, avec la belle audace de ses dix-huit ans, Catulle Mendès, tout nouvellement arrivé de Bordeaux. Là fréquentèrent, ou tout au moins passèrent, Albert Glatigny, Léon Cladel, Villiers de l’Isle-Adam, Louis-Xavier de Ricard, Sully-Prudhomme, bien d’autres encore. Flaubert, Baudelaire, Banville s’intéressaient à ces débutants. Malgré de si glorieux patronages, la revue n’eut qu’une courte existence. Elle disparut en 1863, son fondateur et directeur ayant eu l’imprudence d’y insérer une comédie de sa composition, en un acte et en vers, que la magistrature du temps estima outrageante pour les bonnes mœurs, et qui valut à son auteur, sans parler de 500 francs d’amende, un mois de séjour à Sainte-Pélagie. Après cet exploit, on passa les ponts. On se retrouva, entre camarades, au quartier latin, dans ce fantasmagorique « hôtel du Dragon-Bleu », pseudonyme pittoresque d’un médiocre garni des environs de la rue Dauphine où Mendès apprit à Coppée à faire difficilement