française. Mais il les emploie avec un sens si délicat de leur valeur
pittoresque et de leur charme un peu bizarre, il les introduit si
habilement, il les répartit avec tant de mesure et les place si à
propos, qu’ils surprennent parfois, mais qu’ils ne détonnent jamais.
Et tous ces vocables insolites ou mystérieux, exotiques ou surannés, que ni Bossuet, ni Racine, ni Lamartine, ni Musset n’ont
insérés dans leur prose ou dans leurs vers, que Hugo lui-même, le
grand remueur de mots, n’aurait pas osé employer, il les sertit
dans une phrase d’un tour si net et d’un galbe si pur, que nous
avons, en dépit de ces nouveautés, l’impression d’un style tout
classique et fermement attaché à la tradition française.
La beauté plastique des Poèmes Antiques et des Poème Barbares incline à voir avant tout dans leur auteur un sculpteur ou un peintre. Mais il n’aurait pas été un poète complet, s’il n’avait été en même temps un musicien, s’il n’avait conçu et réalisé, aussi bien que l’harmonie des lignes et des couleurs, l’harmonie des sons et des rythmes. Est-il possible, sans entrer dans un détail qui deviendrait vite fastidieux, de donner une idée au moins de la musique inhérente à sa poésie ? On n’en finirait pas de citer tous les beaux vers qui, le livre fermé, chantentencore dans la mémoire. Les uns sont rudes et rauques, ils évoquent les mille bruits de la tempête, le sifflement du vent à travers l’espace :
Dans l’immense largeur du Capricorneau Pôle.
Le vent beugle, rugit, siffle, râle, et miaule[1].
Les autres sont retentissants et sourds, comme le choc des vagues contre les rochers de la côte :
Vois ! cette mer si calme a, comme un lourd bélier,
Effondré tout un jour le flanc des promontoires,
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les rocs, qui hurlent sans plier,
Le frisson écumeux des longues houles noires[2].