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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/98

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HUGUES-LE-LOUP

Ouvre, Lieverlé ! ouvre, Blitz ! » s’écria le brave homme en se levant ; mais il n’avait pas fait deux pas, qu’un danois formidable s’élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.

Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi :

« Fritz, disait-il, quel homme pourrait m’aimer ainsi ?… Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents. »

Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses :

« Laisse-moi, Lieverlé ; je sais bien que tu m’aimes. Parbleu ! qui m’aimerait, si tu ne m’aimais, toi ? »

Et Gédéon alla fermer la porte.

Je n’avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé ; sa taille atteignait deux pieds et demi. C’était un formidable chien d’attaque, au front large, aplati, à la peau fine : un tissu de nerfs et de muscles entrelacés ; l’œil vif, la patte allongée ; mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins, mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n’existe plus !

Sperver étant revenu s’asseoir passait la main sur la fête de son Lieverlé avec orgueil, et m’en énumérait les qualités gravement.

Lieverlé semblait le comprendre.

« Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d’un coup de mâchoire. C’est ce qu’on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n’a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j’ai peur pour mon Lieverlé : il a l’attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir… j’en frémis ! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos. »

Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.

« Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu’à la poitrine : c’est un sanglier qui lui a fait ça ! Pauvre bête !… il ne lâchait pas l’oreille… nous suivions la piste au sang. J’arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l’empoigne à bras le corps, je le roule dans mon manteau et j’arrive ici. J’étais hors de moi ! Heureusement les boyaux n’étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah : diable ! il hurlait !… il souffrait !… mais, au bout de trois jours, il se léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé ! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles ? Aussi, nous nous aimons, nous deux ! »

J’étais vraiment attendri de l’affection de l’homme, pour ce chien, et du chien pour cet homme ; ils se regardaient l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme. Le chien agitait sa queue, l’homme avait des larmes dans les yeux.

Sperver reprit :

« Quelle force !… Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir ; une corde à six brins ; il a trouvé ma trace ! Tiens, Lieverlé, attrape ! »

Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit :

  • Fritz, s’il te tenait par le fond de la culotte, tu n’irais pas loin !

— Moi comme un autre, parbleu ! »

Le chien alla s’étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant. Il se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l’œil avec satisfaction. L’os se broyait sous la dent : Lieverlé aimait la moelle !

« Hé ! fit le vieux braconnier, si l’on te chargeait d’aller lui reprendre son os, que dirais-tu ?

— Diable ! ce serait une mission délicate. »

Alors nous nous mimes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son fauteuil de cuir roux, le bras gauche pendu par-dessus le dossier, l’une de ses jambes sur un escabeau, l’autre en face d’une bûche qui pleurait dans la flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.

Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu :

« Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m’as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c’est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme. »

Gédéon fronça le sourcil, une larme voila son regard ; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l’ongle du pouce :

« Eh bien ! oui, dit-il, c’est vrai, ma femme est morte !… Voilà ce qui m’a chassé des bois. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse sans grincer des dents. J’ai déployé mon aile de ce côté ; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut ; et quand, par hasard, la meute tourne là-bas, je laisse tout aller au diable ! je rebrousse chemin… je tâche de penser à autre chose. »