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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/95

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HUGUES-LE-LOUP

gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient. »

Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c’est que l’accomplissement des devoirs de l’opulence élève l’âme.

Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d’Odile de Nideck, son profil d’une pureté de lignes qu’on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques, ces idées me passaient par l’esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.

« Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.

— Oui, Madame. »

La suivante s’éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions. Odile s’était retournée.

« Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur ; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.

— C’est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d’élite appartiennent à toutes les infortunes : le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d’en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous ! »

Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la main.

Au bout d’un instant elle reprit :

« Ah ! Monsieur, si vous sauviez mon père !…

— Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, Madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour

— L’espérez-vous ?

— Avec l’aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n’est pas impossible. Je vais y réfléchir. »

Odile, tout émue, m’accompagna jusqu’à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l’antichambre, ou quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d’entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules :

« Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire : qu’en penses-tu ?

— Il n’y a rien à craindre pour cette nuit.

— Bon, je sais cela, tu l’as dit à la comtesse ; mais demain ?

— Demain ?

— Oui, ne tourne pas la tête. À supposer que tu ne puisses pas empêcher l’attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu’il en meure ?

— C’est possible, mais je ne le crois pas.

— Eh ! s’écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c’est que tu en es sûr ! »

Et me prenant bras dessus bras dessous, il m’entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur l’épaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu’aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert-pistache à brandebourgs, le colbac d’ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d’étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.

« Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce. sont nos gens de Fribourg. Ils nous ont suivis de près.

— Tu ne te trompes pas : ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée ; il a le profil d’aigle et porte les moustaches à la Wallenstein. »

Ils disparurent dans une travée latérale.

Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je ? cela n’en finissait plus.

« Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits, la chapelle, où l’on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s’est fait protestant. Voici la salle d’armes. »

Toutes choses qui m’intéressaient médiocrement.

Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche :

« Prends garde à la lumière, dit-il. Attention ! »

En même temps il poussa la porte, et l’air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.

« Ah ! ah ! ah ! s’écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu’aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz !… Avance donc… Ne crains rien… Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour. »

Et le brave homme sortit pour me donner l’exemple.